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Elégie pour le temps de vivre (I)

 

Pour Antoine Gallimard

 

Ne reviens pas, les retours nuisent au temps

de vivre, mon village suffit à rendre mes nuits

supportables, mon village, sa profondeur et

les parenthèses du soir dans la tranquillité,

ne reviens pas, la blessure ne dort pas,

la mémoire comme un ciel couvert

prépare les orages futurs, ne reviens

pas. A qui dis-je ne reviens pas ? à qui

dans des tourbillons de fumées

sur les champs d’automne, sur les forêts

d’automne, sur les jardins lépreux d’automne

 

à qui ? sinon à celui qui résiste en moi,

sous les pierres ensevelies sous

d’autres pierres, celui qui frappe

sans qu’on l’entende à la porte

de l’intérieur, celui dont le sourire

impalpable frémit sous l’illusion d’être

et les nuages qui s’amoncellent avant la pluie,

 

à qui ? à qui dans l’écriture et sous la peau ?

à qui dans le temps sur le temps replié ?

à qui ? et pourquoi cette question

qui traverse l’éternité comme ces lumières

que les oiseaux hébergent sous leurs ailes ?

 

 

 

 

Je parlerai du mot pluie, du mot silence

sous la pluie, je parlerai du jardin

sous la pluie, de la facilité des fleurs

à accepter les confidences du matin, je

parlerai des vestiges, de tuiles tombées,

de fontaines taries, de sources renaissantes,

je parlerai de pulsations, de paupières,

je marcherai vers la montagne, je me précèderai.

 

Parler, parler encore, là où le soleil s’étonne

de frémir dans les branches, là où les chemins

entrent au cœur du monde, parler, défaire,

chaque mot et se noyer en lui jusqu’à

sentir bouger l’éternité dans le geste

qu’on fait en saluant l’enfant qui sort

en secret de chez lui pour retrouver

son camarade et gagner un peu de temps

sur le sommeil, le suivre cet enfant,

 

se glisser dans sa chair, rouler

avec lui dans les fossés, s’arrêter

un instant pour accueillir le ciel,

ne plus savoir où sont les frontières,

obéir aux étoiles, s’enfouir

dans un langage qui monte de la terre,

 

et avec lui, l’enfant, désapprendre

qui je suis, chercher dans la soudaineté

d’une ombre la vibration des regards

perdus, errer jusqu’à l’entrée

d’une maison où je n’attends personne

puisque j’ai retrouvé la clef des songes

et sous les songes la parole

qui vit pour moi du mot pluie,

du mot silence et de l’enfant qui ne dit

rien pour ne rien obscurcir.

 

 

 

 

Et si tu comprenais pourquoi le jour chancelle

sur le sol aveuglé – ô terribles fléaux,

hommes en déroute et les cris des anges

mortels sur les décadence, les plaies

à ciel ouvert. Et si tu disparaissais

avec des griffes impitoyables dans le cœur,

des banquises affaiblies, des villages traversés

de fatigue, et des morts, et des morts

repliés sur eux-mêmes comme des chauve-souris.

 

Et si tu écrivais le roman du désespoir,

celui des terres inondées ou recluses,

celui des villes renégates ou celui

des hameaux délabrés, que dirais-tu

à ton poème qui tremble et qui s’alarme ? que

dirais-tu ? Mais regarde bien autour de toi,

un petit garçon prend la lumière entre

ses doigts, il remonte les pentes du matin,

il est l’encre violette des prairies

avec leurs fleurs, leurs silences de fleurs,

leurs émeutes de fleurs devant l’éternel

combat de l’enthousiasme et de l’inquiétude.

 

Puis au moment où tu écris cela, une femme

sort de chez elle avec une brassée

de dahlias de toutes les couleurs,

une femme qui parle d’amour à la montagne,

une femme qui chantonne indifférente

à ceux qui passent près d’elle, une femme

qui sort du gouffre, qui ne le diras pas

et qui sourira longtemps aux dahlias

pour se protéger du temps qui l’effraie,

le temps sans grammaire, le temps sans eau heureuse,

le temps toujours menacé par notre pourriture.

 

Et je ne vois plus clair, je me dresse

dans le tumulte, je me surprends, déchiré,

devant ma propre porte, je n’ose entrer,

ma maison ne reconnaît aucun dahlia,

aucun petit garçon, je me dissous.

 

 

 

 

Tu vois que les roses

finissantes soutiennent la clarté

jusqu’aux fenêtres de ta chambre,

tu leur dis, aux roses, de ne pas

laisser le jour se replier comme

une aile malade, qu’il peut espérer

l’amitié de leurs pétales – et même,

tu devines, dans cette apparente fragilité,

que le monde reprendra force,

après un hiver redouté qui passera

sans trop de peine et d’abandon.

 

C’est comme cela que se pensent

la joie, les champs à l’horizon,

la tranquillité des chemins,

des pierres, des murs dans l’attente

d’on ne sait quelle faveur

d’un soleil futur, c’est comme cela

que d’une parole timide

on passe à une autre parole,

tenace, triomphante, c’est comme

cela que les roses finissantes

écartent les ombres qui les frôlent

et que plus  tard elles reviendront

en une autre saison, en plein cœur

du fourmillement de la terre.

 

Tu sais comment vont se rencontrer

les prochains jours, les prochaines

mains, les prochains regards,

tu sais que le ciel donnera

au caillou son allégresse matinale,

que d’un souffle à peine parfumé

les branches apaiseront les oiseaux

et que quelqu’un, victorieux des gestes

mauvais, assistera sans mot dire

à la venue d’une lumière de légende.

 

 

 

 

Avec la grande nuit déposée

sur ton front, tu entres en

toi, tu ne résistes pas, tu

déflores le ciel et tu pousses

jusqu’aux étoiles, jusqu’au double

des étoiles, l’ivresse de

l’infini que ton sang véhicule.

 

Tu te souviens des ruisseaux,

des filets d’eau dans la montagne,

du souffle de la terre sur les pierres,

entre les herbes drues et les herbes

tendres, entre les doigts du

jour où se multiplient les

caresses toujours attendues, toujours

espérées, tu te souviens de

l’éphémère clarté qui portait

en elle toutes les lumières qui

ont façonné le monde et ta vie.

 

Et aujourd’hui, devant la bière

que tu avales lentement à

la terrasse d’un café, sur la place

de la cathédrale de Sens – ou sur

n’importe quelle place de n’importe

quelle ville -, tu sens passer

dans tes veines toutes les

fièvres qui allumèrent ton enfance

dans les bras apaisants de

ceux que tu ne verras plus,

 

mais dont tu te souviens

aux portes de la nuit

déposée sur ton front, la grande

nuit dont chacun s’enveloppe

avant de s’endormir dans

le pétillement lumineux

de l’absence de soi – pétillement

semblable à celui de la bière,

qui grimpe dans ton verre où

se reflète la tour de la cathédrale.

 

 

Elégies pour le temps de vivre

Editions Gallimard, 2012

Du même auteur :

« Tu t’assieds avec moi… » (22/10/2014)

Elégie pour le tempsde vivre (II)(19/11/2017)

Elégie pour le tempsde vivre (III) (19/11/2018)

Elégie pour le tempsde vivre (IV) (19/11/2019)

Elégie pour le temps de vivre (V) (19/11/2020)