alain+jégou[1]

 

 Coincées entre la coque et le vivier, les couchettes s’imbibent

et mouillent leur paillasse à chaque coup de roulis. Les paquets de

mer et les embruns roublards, s’immiscent, pénètrent partout, sous

les cirés, les vareuses, les pulls, les jeans et les sous-vêtements,

s’écoulent le long des corps transis, assiègent le poste-avant, glissent

sur les barrots de pont, imprègnent allègrement les duvets, les

couvertures, les frusques de rechange et les taies bricolées.

     Trempées, salées, craquées, violacées, les chairs exsudent à leur

tour leur excédent d’humeurs et de douleurs muettes. Trop exténuées

pour se défaire de leur enveloppes de toile et de tissus grossiers,

ratatinées comme des sardines dans la saumure, usées, blasées, elles

frémissent brièvement avant de s’écrouler dans l’humidité, les

effluves de fond de cale et la froidure intruse qui investissent leur

couche. 

 

    

     Le vent propage sa hargne dans le ciel malléable, sème sa zone,

violente l’espace et secoue le pucier  des ondées lunatiques. Il

gribouille des éclairs sur la peau de mer, tord le cou aux nuages, fait

voler de l’écume au cul des satanics et trifouille dans les chairs de la

houle résiduelle pour réveiller ses spasmes et sursauts outranciers.

     Des vagues, ivres de courants d’air, aussi exubérantes qu’une bande

de crevettes en goguette, s’égayent dans tous les sens, se bousculent et

s’enchevêtrent, se mêlent les pinceaux et se ratatinent la crête sur l’étrave

des navires, en pêche ou à la cape.

     Le paysage giflé, boxé, dérouillé par la clique hystérique, mute et

chamboule sous les yeux blasés des matelots éreintés. Emmitouflés dans

leurs cirés, la clope aux lèvres et les pieds bien calés contre les planches

du parc, certains attendent l’abordage du pavillon, d’autres l’arrivée des

panneaux ou le largage du cul. D’autres encore, que le grain passe pour

crocher dans la bouée ou lovés dans leur couchette, que l’accalmie revienne

pour recoller en pêche. 

     Les forces conjuguées de la mer et des vents imposent leurs lois aux

hommes des équipages. A chaque patron de savoir jusqu’où il peut aller,

jusqu’à quelle force son rafiot résistera, à quel moment il deviendra urgent

d’aller chercher l’abri des côtes ou de mettre à la cape pour se préserver du

pire.

 

 

     Les visages d’aucuns sont comme des cartes marines, lardés de failles,

de crevasses et de ridules ombrées. Grêlés de cratères et récifs efflanqués

ou parsemés de plature au galbe lisse et gras.

     Dans le grain et les nuances des zones de transparence, le réseau des

veinules et des nervures, sinueuses comme des lignes de fonds, on peut

lire et découvrir tout l’univers des troubles et turbulences, le calque des

sentiments concrétisés au fil des expériences, les paysages poignants

modelés par quelques milieux d’heures de trime, d’inquiétudes et de

fatigues immenses.

     Morsures des vents et des froidures. Brûlures du sel et du soleil.

Eraflures, boursouflures, balafres et scarifications. Pigmentation étrange

des traits. Toute l’œuvre plastique issue de l’action des éléments et du

tirage des émotions.

   Trou de l’Insécurité, Mer de l’Intranquillité, Basse de la Culpabilité,

Pic de la Désolation, Plature des Meurtrissures, Coursive de la Colère,

Vasière des Rancoeurs, Plateau des Griefs, Récifs des Regrets… Tout

un inventaire, aussi étrange et fascinant que n’importe quelle carte

hydrographique ou plan de sédimentation, affiché sur les chairs des

racleurs d’océan.

 

 

     Parfois aussi une espèce d’allégresse, de bonheur farceur, une drôle

de plénitude, transfusés fugaces dans l’hémisphère mental.

     En arrêt sur image, le décor au repos pour quelques heures de gringue

dans la moiteur ambiante

     Quelques brins de quiétude, de calme et d’oisiveté, qui portent à se

laisser couler dans le bleu lumineux.

     Le corps au repos et le cœur tout surpris d’être encore capable

d’éprouver des sensations et sentiments plaisants.

     Ces moments tellement rares d’accalmie provisoire, de bonace

transitoire, qu’il faut savoir goûter en toute sérénité, sans souci des

prémices d’une nouvelle dépression qui brouillent déjà le ciel sur la

ligne d’horizon.

 

 

     Comme un sourire sur un visage aimé, un tendre frémissement de

paupières rien que pour soi ébauché, une caresse de lèvres et de souffle

iodé, la lumière esquisse et se matérialise tout doux à la surface de

l’onde.

     Elle éparpille, écarquille et inonde les espaces rétractés par la nuit.

Elle fourre son rai partout et fait ribouler d’aise les mirettes de la vie.

 

 

     Au cul des navires en route vers l’horizon fuyant, les premiers

rayons clignotent et se liquéfient dans le sillage des pales. Le soleil

aime faire ses ablutions dans le sillon tracé par les rafiots de pêche

qui piaffent et se démènent pour rattraper la nuit. Enervés comme des

purs sangs, soucieux de brouter la rosée sur le dos de l’infini, ils

soufflent et fument des naseaux dans la fraîcheur du jour à peine éclos.

     A la fois subjugués et contrariés, ceux qui contemplent le flamboyant

spectacle, le dos collé à la cloison de la passerelle ou calés dans le

fauteuil de barre, se disent que la vente a bien trop traîné et qu’il

serait grand temps de pouvoir mettre en pêche afin de ne pas rater le

premier coup de chalut de la journée.

 

Passe Ouest suivi de IKARIA LO 686070

Editions Apogée, 35000 Rennes, 2007  

Du même auteur :

« Sans forfanterie aucune… » (29/09/2014)

Toull Lech’id (07/12/2016)

« marcher sur des chemins provisoires… » (07/12/2017)

Lorient-Keroman (07/12/2018)

« Au cul des navires... » (07/12/2019)