jacques-roubaud[1]

 

Lettre à Maria Gisborne

I

En ce moment un bateau flotte dans le port

Le vent tombe sur la montagne

Un sentier s’ouvre dans le sol bleu de la mer

Que jamais proue n’a encore ouvert

Le vent médite autour des îles sans écume

 

II

Ma sœur, ma sœur, embarqueras-tu avec moi ?

Notre navire cet oiseau dont le nid

Est l’Eden lointain de l’Est rouge

et nous entre ses ailes pendant que la nuit

le jour le bruit le silence avanceront

insoucieux     piétinant la mer illimitée

 

III

Il est une île sous le ciel ionien

Belle comme une épave du paradis

Et, parce que les ports n’y sont pas sûrs

Cette île serait restée une solitude

Sans un peuple pastoral né là-bas

Qui en l’élyséen, clair et doré,     air

S’inspire du dernier souffle de l’âge d’or.

                                            La bleue Egée enferme en ce lieu élu

De sons toujours changeants     lumière     écume

                            qui coule entre les sables

Et le vent

Hésite avec la vague     hésitante 

des bois épais

                               fontaines, ruisseaux, torrents

Clairs comme d’élémentaires diamants

       matins,                           au-delà

des traces

                 des clairières, des cavernes, des salles

murées de lierre              et l’eau tombe

illuminant

                                        midis d’oiseaux 

 

IV

Et toute l’île est peuplée d’air

Le clair léger élément qu’elle porte

Chargé de l’odeur du citron

                    brouillard         averse non vue

Tombant sur les yeux comme un sommeil

Les jonquilles regardent dans la mousse

Leur odeur est une flèche vers le cerveau

Délices évanouissement leur douleur

Les mouvements, l’éclair, l’odeur, les tons

De cette musique profonde à l’unisson

(Une pensée au cœur de la pensée)     semblent

Echos d’un rêve prénatal

 

V

C’est une île entre ciel, air, terre, et mer

Enfouie, suspendue dans la tranquillité claire

Brillante comme Lucifer, l’Eden errant,

Battue des doux océans bleus de l’air jeune

 

C’est un endroit privilégié. Faim,

Pestes, guerres, tremblements

De la terre,        ces vautours

Passent

                          les tempêtes, les psaumes-tonnerre

             laissent des précipices d’azur,  calme

Sur cette île,  où se pleurent         rosées

Dont les bois dont les champs sans cesse renouvellent

Leur immobilité dorée et verte

Et de la mer il monte         et du ciel  

Tombe      des  respirations claires molles brillantes

Ensemble       succession de rideaux

       que le soleil          la lune          les vents

Tirent       et l’ile alors          mariée  

nue’

rougit et tremble de ses propres excès

 

VI

Pourtant, comme une âme ensevelie, une lampe aussi

Brûle au cœur délicieux de cette île

Un atome de l’éternel        son rire

        invisible

Sur le gris         le bleu    et le vert

Leurs nus et vides interstices     senti.

 

VII

                                                          là, sauvage

Une demeure          par qui comment

Bâtie ?

                                 avant l’invention du crime

Quelque sage et tendre roi océan

                              au début du monde

L’éleva merveille en ces temps simples

Envie des îles            pour le plaisir

De sa sœur et épouse

Et aujourd’hui elle ne paraît pas ruine humaine

Mais, croirais-on, titanique ; au fond

De la terre ayant assumé sa forme, poussé plante

Hors des montagnes, depuis la terre vivante

Se levant des grottes, légère et haute

Toute l’imagerie en elle antique et savante

Effacée           à sa place

Le lierre           et la vigne sauvage       entrelacent 

Les volumes de leurs pages tiges  innombrables

Parasites fleurs illuminent de gemmes humides

Les salles sans lampes        et quand elles s’éteignent, le ciel

regarde à travers la trame-hiver de nervures, dédale

Avec ses lambeaux lunaires, ses atomes aiguës         étoiles

Ses fragments de la sérénité intense du jour,

Travail de mosaïque sur le sol de Paros

 

VIII

Jour, nuit, à distance, des tours

Terrasses, la terre      l’océan     on le voit

Embrassés, dorment      et rêvent

Vagues fleurs nuages bois rocs    tout

Ce que nous lisons dans leur rire      le réel

 

IX

 

L’île et la maison sont à moi         j’ai fait vœu

De t’avoir pour dame de ma solitude.

J’ai arrangé quelque chambre là

Regardant du côté de l’air levant

A la hauteur des vents vivants        ils coulent

Vagues         au-dessus des vagues vivantes,     la mer.

J’ai fait venir            livres musique         ces

Instruments avec lesquels l’esprit fait lever

Le futur dans son berceau le passé

Dans sa tombe       et durer le présent

D’une joie qui ne peut pas mourir

 

X

                                  nous serons

L’âme de cette île élyséenne

Conscients, inséparables, un.       Cependant

Debout, couchés, ou marchant

Ensemble sous le toit du climat ionien

Perdus dans l’herbe, ou grimpant

Les montagnes mousse où le bleu se courbe

Du moindre vent

Ou attardés, sur la rive pavée de cailloux

Les faibles caresses rapides de la mer

 

XI

Possédant possédés de tout ce qui est

enfermés dans la circonférence muette de la joie,

un.

Et parlant jusqu’à ce que la mélodie de pensées

Devienne si douce qu’elle meure

En mots, pour revivre regard

Qui pénètre le cœur sans voix

Harmonie le silence sans son.

Nous deviendrons le même, nous serons un

En deux formes        pourquoi deux ?

Nous serons le double météore flamme qui explose

La sphère double qui devient une et la même

Se touche se mêle se change          toujours

Brûlant         et pour toujours inconsumable

                                   vie une, mort une

ciel, enfer  un, une immortalité

néant                            malheur

                                     malheur à moi

 

L’aile des mots dont je voudrais percer

les hauteurs de l’univers d’amour

Est une chaîne de plomb sur mon vol de feu

J’étouffe        je sombre         je tremble        je meurs

 

XII

Il faut que tu viennes passer, l’hiver prochain avec moi ; j’ai

Transformé ma maison en un tombeau

De tous les découragements et soucis

De tous les rêves qui me tourmentent.

                                          Sur ma table

Il y a un bol de bois. Il n’est pas rempli de vin

Mais de mercure ; dans

Le bol de noyer il pose, veiné et mince

Sa couleur comme le sillage de lumière qui tache

La mer toscane quand de la lune humide la lumière pleut

L’averse la plus intérieure de feu blanc (le vent

Est tombé, il fait bleu sur la pâle mer).

Et dans ce bol de mercure (je cède

A une impulsion venue de l’enfance) j’ai mis à flot

L’idéalisme rude d’un bateau de papier. A côté,

Des factures et des calculs, couverts

A la peinture bleue et jaune de navires

A vapeur, frégates ; et ensuite une rangée

D’instruments mathématiques

Pour plans nautiques et statiques ;

Un monceau de collophane, un verre fêlé

Plein d’encre, un hameçon

Une allumette, un bloc d’ivoire, trois livres,

Où les sections coniques, et sphériques, et les logarithmes

S’entassent en harmonieuse dysharmonie

De figures.

Les mémoires du baron de Tott les accompagnent

Et quelques volumes de vieille chimie.

 

XIII

 

Et là comme une étrange archimage je me tiens

Rêvant magie sombre et machines du diable

                                                      le tonnerre fumée

S’entasse sur les montagnes, manteau

A leurs épaules larges, vides.

Les vignes

Tremblent de tout leur treillis

Le murmure de la mer qui s’éveille remplit

Les pauses de la tempête      la colline

Semble givre sous la blanche pluie électrique

                                                au dessus

Un trou de ciel.                       un œil

 

XIV

 

Nous aurons des livres, espagnols, italiens, grecs

Si tu viens.

Chaque jour ressemblera à chaque jour

Comme si c’était son père, autant je ressemble peu au mien

(Ce n’est pas sa faute, tu t’en doutes)

Nous n’aurons pas beaucoup de viande, pas de vin

Mais nous serons gais, de thé et de toasts,

Puddings pour dinner, une armée interminable

De syllabubs, jellies et mince-pies

Et autres denrées de luxe pour dames

Pendant ce festin nous philosopherons

Et nous ferons du feu avec le bois du Grand-Duc

Pour dégeler après six semaines d’hiver notre sang.

Et nous parlerons ; de quoi parlerons-nous ?

Oh il y a assez de sujets de disputes,

Déchants d’entrelacements des pensées ; l’angoisse,

Avec des cônes ou des parallélogrammes, je me fais fort

De l’étrangler, si jamais elle prétend

M’étreindre,

                                          si tu es là.

                                                         viens,

Et notre festin d’amitié philosophique

Survivra au temps privé de feuilles ; jusqu’à ce que les fleurs

Annoncent l’heure obscure inévitable

De douce rencontre par triste séparation renouveler : 

« To morrow to fresh woods and pastures new».

 

 

Fragments déplacés de « L’Epipsychidion  » de Percy Bysshe Shelley

vers la « Letter to Maria Gisborne », in revue « Po&sie, N°16, janvier 1981

Du même auteur :

« puisque je pense… » (05/12/2014) 

« église des pins… » (05/12/2016)

Un jour de juin (05/12/2017)

« nuit ... » (05/12/2018)

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