maunick[1]

 

III

 

qui veut tout écrire sur la lumière

périra sans doute aveugle

je le sais

à trop vouloir lire dans mes rêves

j’ai fini par fonder fertiles

des aubes surréelles où l’inconscient s’allume

longues heures d’insurrection

où je m’interdis de mentir

de changer de sommeil

ni de verbe igné

ni d’exil

 

souvent j’en veux aux mots

de n’être que langage

et non la respiration première

originelle

native natale

assurément sauvage

souffle monté des entrailles

sur lequel graver au burin acéré du dit

rumeurs conteuses des jours et des années

c’est alors que le vocabulaire prend corps

s’abandonne ravane* tendue

à un battement reptilien

mime une explosée chorégraphie d’images

reconnaissables à l’incandescence du feu seul

 

écrire pour la lumière

dans la lumière

emporté par ses secrets

qu’il ne faut pas taire

pour que le poème soit

souvent aussi

je ne sais que faire du silence

qui tôt ou tard doit hélas ! venir

nuit sur l’enfance

la plus heureuse contrebande

nuit sur la femme nue

porteuse de paroles d’eau

de feuilles et de voyages

nuit sur le mémorable

nuit !

 

comment alors célébrer

l’office des midis océans

si la vague n’est folle

si sel et brise d’embrun

n’ont plus don d’onction ?

IV

le temps serait donc venu des souvenirs

certains comptent tout ce qu’ils ont amassé d’inoubliable

d’autres le peu qu’ils ont sauvé de perdurable

je parle comme si s’annonce déjà le grand âge

mais de voix claire

sans césure inutile

 

pour moi le temps est venu

de ne plus me souvenir

jeu dérisoire que de relire

les yeux lourds de brumasse

à travers l’épaisseur de tant d’années

un cahier écorné

au papier chiffonné

auquel il manque des pages

qu’aucune main étrangère

ni le vent n’a arrachées

 

c’est demain la mémoire !

 

je ne sais que faire d’un fatras même délicieux

ce ne sont que sanglots longs de seconds

voire troisièmes violons de l’automne

qui ne sauront même en vertu

du plus accommodant des métissages

bercer mon cœur de langueurs monotones

mon séga** hérité de Guinée l’africaine

jamais ne me le pardonnerait.

 

en cette veille du Millénaire Trois je sais

le présent sonne souvent minuit à midi

où c’est toujours l’heure pour un enfant

de mourir de total dénuement

que personne ne regarde

lui-même dépossédé de son regard

avant qu’une balle

qu’un couteau

ne viennent encore et encore

saccager son corps déjà carcasse

 

ah ! Kateb tout ce sang sur le visage de Nedjma !

 

Hérode ne serait qu’un amateur

un apprenti bourreau

depuis les enchères ont grimpé

du nombreux à l’innombrable

recensements sans cesse falsifiés !

foules accusées d’enfance

coupables d’avance

égorgées d’avance

calcinées d’avance

Dieu ! que Jésus doit être seul

en l’absence de tous ces enfants

qu’Il invitait à venir à Lui !…

 

VI

 

comment ne pas voir béante

la blessure

comment ne pas lire

dans les yeux toute clarté

figée

suspendue

comment se détourner

de l’affliction

de la nudité

comment endiguer

les gestes d’une lente folie

celle des mains vides

oublieuses de toucher

corps en quarantaine

comment courir

vers quel ailleurs non assiégé

quelle prière dire autre que cri

quel silence autre que douleur ?

 

c’est l’enfance qu’on assassine !

 

l’œuvre en toi en moi en nous

pour aussi nûment qu’elle nous enchante

ou nous scarifie et nous brise

laisse de quoi bâtir et rebâtir

en temps et lieux autres que solitude

c’est qu’un vivant

n’est jamais tout à fait livré à lui-même

ne fut-ce que pour l’éclat

ou la tremblée lueur

qui persiste en lui

on dirait son propre souffle

feu ni visible ni dévorant

cependant vif assez pour contrer l’obscur

 

mais l’œuvre autour de nous de cendres

sur l’enfance un immense interdit !

mon enfance à moi

parolier précoce au soleil des salines

l’iode monté de la mer Indienne tel un défi

à l’encens apocryphe des usines à sucre

mon enfance de mots insurgés créoles

d’images plus crues que vert cresson

de nuits nourries de songes sorciers

conteurs de voyage dans des îles

au langage et aux gestes de grand vent

tout un théâtre dont j’inventais la parabase

afin que tous sachent que c’est moi

le rêveur scandant d’étranges versets

devançant l’écriture

mon enfance friande de fruits défendus

coupable de folie errante rêvée d’être vraie

déjà !

mon enfance que je ne voulais que propice

 

et voici que les jacarandas de septembre

au sud de l’Afrique dilapident leur bleu

et jardins places chemins rues sentiers

d’ici et de partout sont solitude

où l’enfance est niée

abattue

bois choisi pour inutile fournaise

cendres et os couleur nuit absolue

aveugles nuées d’une ivre bourrasque

écho d’un cri que peu veulent écouter

peur d’entendre emménager la mort

 

parfois oui parfois même dans mes rêves

j’ai honte de rêver d’aller sachant mon nom

parfois je demande l’aumône d’un ailleurs

où ne posséder ni pays ni parole ni mémoire…

 

*Ravane :  grand tambour plat pour battre la mesure du séga,

danse des Mascareignes

** Séga : danse d’origine africaine des îles de l’océan indien

 

Agni, c’est demain la mémoire

Extraits, in Revue « Poésie 1 / Vagabondage, N°13, Mars 1998 »

Le cherche-midi éditeur, 1998

Du même auteur :

J’écris ces pages en  vrac… » (27/02/2017)

Parole 45 (02/08/2018)