brierre[1]

 

Me revoici Harlem

Au souvenir des lynchés de Géorgie

victimes du fascisme blanc.

 

Frère Noire, me voici ni moins pauvre que toi,

Ni moins triste ou plus grand. Je suis parmi la foule

L’anonyme passant qui grossit le convoi

La goutte noire solidaire de tes houles.

Voici, tes mains ne sont pas moins noires que nos mains,

Et nos pas à travers des siècles de misère

Marquent le même glas sur le même chemin :

Nos ombres s’enlaçaient aux marches des calvaires.

Car nous avons déjà côte à côte lutté.

Lorsque je trébuchais, tu ramassais mes armes,

Et de tout ton grand corps par le labeur sculpté,

Tu protégeais ma chute et souriais en larmes.

De la jungle montait un silence profond

Que brisaient par moments d’indicibles souffrances.

Dans l’âcre odeur du sang je relevais le front

Et te voyais dressé sur l’horizon, immense.

Nous connûmes tous deux l’horreur des négriers…

Et souvent comme moi tu sens des courbatures

Se réveiller après les siècles meurtriers,

Et saigner dans ta chair les anciennes blessures.

Mais il fallut nous dire adieu vers seize cent.

Nous eûmes un regard où dansaient des mirages,

D’épiques visions de bataille et de sang :

Je revois ta silhouette aux ténèbres des âges.

Ta trace se perdit aux rives de l’Hudson.

L’été à Saint-Domingue accueillit mon angoisse,

Et l’écho me conta dans d’étranges chansons

Les Peaux-Rouges pensifs dont on défit la race.

Les siècles ont changé de chiffres dans le temps.

Saint-Domingue, brisant les chaînes, les lanières,

--L’incendie étalant sa toile de titan –

Arbora son drapeau sanglant dans la lumière.

Me revoici, Harlem. Ce drapeau, c’est le tien,

Car le pacte d’orgueil, de gloire et de souffrance,

Nous l’avons contracté pour hier et demain :

Je déchire aujourd’hui les suaires du silence.

Ton carcan blesse encor mon cri le plus fécond.

Comme hier dans la cale aux sombres agonies,

Ton appel se déchire aux barreaux des prisons,

Et je respire mal lorsque tu t’asphyxies.


Nous avons désappris le dialecte africain,

Tu chantes en anglais mon rêve et ma souffrance,

Au rythme de tes blues dansent mes vieux chagrins,

Et je dis ton angoisse en la langue de France.

Le mépris qu’on te jette est sur ma joue à moi.

Le Lynché de Floride a son ombre en mon âme,

Et du bûcher sanglant que protège la loi,

Vers ton cœur, vers mon cœur monte la même flamme.

Quand tu saignes, Harlem, s’empourpre mon mouchoir.

Quand tu souffres, ta plainte en mon chant se prolonge.

De la même ferveur et dans le même soir,

Frère Noir, nous faisons tous deux le même songe.

 

In, Léopold Sédar Senghor : « Anthologie de la nouvelle poésie

nègre et malgache de langue française »,

Presses Universitaires de France, 1948

Du même auteur : « Je vous ai rencontré… » (19/11/2016)