voltaire[1]

 

Adieu à la vie

 

Adieu ; je vais dans ce pays

D’où ne revint point feu mon père :

Pour jamais adieu, mes amis,

Qui ne me regretterez guère.

Vous en rirez, mes ennemis ;

C’est le requiem ordinaire.

Vous en tâterez quelque jour ;

Et lorsqu’aux ténébreux rivages

Vous irez trouvez vos ouvrages,

Vous ferez rire à votre tour.

 

Quand sur la scène de ce monde

Chaque homme a joué son rôlet,

En partant il est à la ronde

Reconduit à coup de sifflet.

Dans leur dernière maladie

J’ai vu des gens de tous états

Vieux évêques, vieux magistrats,

Vieux courtisans à l’agonie :

Vainement, en cérémonie

Avec sa clochette arrivait

L’attirail de la sacristie ;

Le curé vainement oignait

Notre vieille âme à sa sortie ;

Le public malin s’en moquait ;

La satire un moment parlait

Des ridicules de sa vie ;

Puis à jamais on l’oubliait ;

Ainsi la farce est finie.

Le purgatoire ou le néant

Terminait cette comédie.

 

Petits papillons d’un moment,

Invisibles marionnettes,

Qui volez si rapidement

De Polichinelle au néant,

Dites-moi donc ce que vous êtes !

Au terme où je suis parvenu,

Quel mortel est le moins à plaindre ?

C’est celui qui ne sait rien craindre,

Qui vit et meurt inconnu.

 

Œuvres de Voltaire, T.47 : Mélanges, par M. Beuchot

Chez Lefèvre, Libraire, Firmin Didot Frères, Lequien fils

Paris, 1778

 

Du même auteur :

« L’autre jour au fond d’un vallon… » (18/11/2016)

A Madame du Chatelet (18/22/11/2017)

A Madame Lullin (18/11/2018)

Le loup moraliste (18/11/2018)