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A mi–voix

 

Camarade

               Camarade Maïakovski

La barque de l’amour

               disais-tu

                         s’est brisée contre la vie quotidienne

Mais quelle barque ?

               De quel amour ?

                         Quelle vie et quel jour ?

Et pour qu’elle mort t’es-tu donné la mort 

Et quelle vie encore voulais-tu nous donner 

Toi qui te donnas à la mort

Comme se retire en la nuit où s’étouffe le coup

De feu

Le joueur vaincu

Du dernier banco ?

Ton corps coléreux

                         pour bondir

     construit                                   sur le torrent

Ta faim violente du futur voile tendue à l’ouragan

Voilà ton navire                       fête et tempête

Que tu lanças farouche enfant dans la révolution

 

« La Liberté ou la Mort »

                         criaient les citoyens de vingt ans

Quand tomba jadis la tête du Père des temps révolus,

Et du sang ils se barbouillaient

                                     croyant y découvrir

               La jeunesse des temps à venir

« Le Socialisme et la Vie »

                         criais-tu        

                         d’abord avec le peuple fusillé

Puis avec le tonnerre épique des fusils du peuple

               Et nulle tâche

     de caporal, d’agitateur, de tâcheron des masses

Ne te paraissait tache à l’aube de la poésie

Slogan                Prêche                    Tract    Affiche 

Tu les croyais promesses       Tu les croyais poèmes

               Des lumineuses années à venir

De ce temps fabuleux            où l’ouvrier et le poète  

                                ne feraient qu’un

Puisque l’homme  en lui-même enfin serait changé

Mais l’homme

                                comment fait-il toujours et toujours  

Pour couver en lui ces monstres à vomir

Pour changer en leur mufle de ténèbre

La face qu’il tournait vers l’aurore innocente ?

Comment de ses chaînes brisées forge-t-il d’autres bagnes ?

Ni ouvrier     ni poète     mais livré en lui-même

A quelque dérisoire apprenti

                                sinon à quelque aveugle sorcier ensanglanté

Viendra-t-elle ?

               Luiras-t-elle jamais ?

                                   Quand sa rosée ?

 

Au fond de tant d’obscur et de pus et de merde pétrifiée

Quand ? l’éclaircie sans mensonge ni frontière

Source une fois entrevue dans le regard d’enfance

Ou sur les seins et les lèvres de l’amour…

En attendant

 

          Tu meurs

                         toi qui n’as pas

                                   qui n’as plu

                         d’autre

                                         issue.

Celle qui dans tes bras tendrement tient ma vie

- Oh !que jamais ne se brise la barque de l’amour –

Arche belle de la beauté du réel et du rêve

T’as trouvé beau Vladimir Maïakovski trop fragile titan

Fier de t’être toi-même jugulé   le pied sur la gorge de ta

                                                                  [propre chanson

Sa pensée    son cœur   sa voix   t’ont plaint

     D’avoir tant donné en vain de ta vie

A ce monde nouveau   que tu voulais   que tu voulais si clair

Et qui t’eût détruit (si tu ne l’avais en te tuant devançé)

Lorsqu’il sut   en noire horreur   égaler

Le monde ancien      l’enfer ancien

                              qu’il fallait bien pourtant 

                         à la poésie, à la justice, à la liberté

                                   (tes mères,   tes filles)

                                               détruire

 

                                   SOYONS HEUREUX

 

Oscillante parole,

Editions Gallimard, 1978

 

Du même auteur :

A mi–voix (16/11/2016)

« Je ne suis que cet enfant... » (15/08/2018)

 

Le témoin (15/08/2019)