malrieu1[1]

Saison dorée

Si c’est l’automne maintenant

     C’est bien celui de notre vie,

Saison dorée qui permet au fruit mûr de rester intact dans

          sa parure

L’herbe à peine jaunit

     Et le vent messager

     Pousse du pied les feuilles sèches.

 

Gloire ! Dans l’air claquent des fouets.

     Les chevaux du temps se cabrent à ma porte

     Et , sur le pré, le poirier sauvage surchargé s’est incliné.

     Passez, automne !

Je sais des sentiers sur les hauteurs où l’on converse familièrement

          avec Dieu,

Où les épeires des jardins bâtissent des radars solaires où se prend

          la rosée.

Une mort bûcheronne m’a peut-être marqué au front,

     Me couronne.

Je vais en rire et payer mon écot de chansons.

 

Gloire ! Mes flammes n’ont rien à envier à l’enfer

     Il n’est pas d’enfer dans l’amour,

     Mais, simplement, lieux où les blessures

     Fructifient, comme les mûres des ronciers et les arbouses.

     Je sais désormais tout par cœur.

     Ma main est remontée vers le jardin des  Hespérides.

     La nuit donne son jeu d’étoiles,

     Porte la Grande Ourse en sautoir.

     Bientôt je serai son prophète.

 

Nous ne flânerons pas sur les berges du vent. Il n’est plus

          pour nous.

Pas plus que le matin réveillé en brouillard auprès des sources

Pareil à ces voiles d mariées piquetés de feuilles rousses et de

          colchiques.

Nous marcherons ensemble avec la solitude

     Comme un grand chien à nos côtés.

J’aurai la géographie sentimentale. J’écouterai

     L’élégie de l’ombre auprès des chênes,

     La voix rauque de cinq heures du soir

     Quand, au couchant les métairies s’enflamment.

     Les taureaux du sang devenir fous.

Nous ne nous fierons plus aux livres anciens qui chantent le désarroi.

 

     Rythmiques, passent les chansons.

     Une femme confie au vent sa lingerie.

     Et les baigneuses de Septembre reviennent de la plage avec des

          chevelures de comètes.

Vont venir, battant au champ, les tambours voilés

     De l’âge d’or en son apothéose.

Car c’est l’heure de lancer l’amarre, d’arrimer dans le premier décan

La voile de la saison où le Soleil, comme un navire, entre dans la

          Balance.

     Les vents vont se calmer.

     A vous, mes butineuses, d’engranger le monde.

     Au trésor,

J’apporte ma journée sur l’épaule comme un grain d’orge.

 

Les obliques rayons du soir se réfractent, se brisent.

     Les Sébastien du songe se nimbent de flèches d’or.

     Bienheureuse, suppliciée des rires et des lèvres,

     Adorée et broyée,

     En nous toute une race chante

     Sur l’échelle des fumées qui monte des bûchers

     Où les poètes s’envolaient, pleurés par de saintes femmes,

Chantés par les guitares flamenco.

     Car le verbe est synonyme de la chair

     et voici que la chair est triste.

     Et quelqu’un crie.

 

Vous aurez fait de moi, sur un porche roman

      Un scribe portant la palme.

J’écrivais ce que dictait la lumière.

     Et la terre va devenir cathédrale et nef d’or

     Sur l’enluminure d’un livre d’heures que couronne un château

          d’âme

     Avec dans ses marges des squelettes laboureurs chantant

     Le chant de l’appareillage.

Je suis votre frère et je m’appelle Jean.

 

     Provisoirement

     J’habite une cabane au bord d’une route.

     Les trésors naturels ont accouru vers moi.

     Le jour avec Apollon sur un tracteur empli de paille,

     Le soir, avec Hécate, la secrète, à la fenêtre.

     Quelqu’un parle.

     Peut-être l’eau qui se souvient de l’océan dans la fontaine

     Ou bien la fée rougissante, prisonnière dans l’érable.

 

     Quelqu’un pleure.

     Ce n’est pas nous.

Nous sommes de la race des lanceurs de couteaux.

 

Les Maisons de feuillages

Editions Saint-Germain-des-Prés, 1976

Du même auteur :

Le veilleur (14/11/2014)

Nuit d’herbe (14/11/2016)

La joie (14/11/2017)

 

Le plus beau jour (14/11/2018)