_Supervielle[1]

 

Hommage à la vie

 

C’est beau d’avoir élu 

Domicile vivant 

Et de loger le temps 

Dans un coeur continu, 

Et d’avoir vu ses mains 

Se poser sur le monde 

Comme sur une pomme 

Dans un petit jardin, 

D’avoir aimé la terre, 

La lune et le soleil, 

Comme des familiers 

Qui n’ont pas leurs pareils, 

Et d’avoir confié 

Le monde à sa mémoire 

Comme un clair cavalier 

A sa monture noire, 

D’avoir donné visage 

À ces mots : femme, enfants, 

Et servi de rivage 

À d’errants continents, 

Et d’avoir atteint l’âme 

À petits coups de rame 

Pour ne l’effaroucher 

D’une brusque approchée. 

C’est beau d’avoir connu 

L’ombre sous le feuillage 

Et d’avoir senti l’âge 

Ramper sur le corps nu, 

Accompagné la peine 

Du sang noir dans nos veines 

Et doré son silence 

De l’étoile Patience, 

Et d’avoir tous ces mots 

Qui bougent dans la tête, 

De choisir les moins beaux 

Pour leur faire un peu fête, 

D’avoir senti la vie 

Hâtive et mal aimée, 

De l’avoir enfermée 

Dans cette poésie.

 

 

1939 – 1945, poèmes.

Editions Gallimard, 1946

Du même auteur :

L’Allée (12/11/2014)

Le forçat (12/11/2016)

Nocturne en plein jour (12/11/2017)

Prière à l’inconnu (12/11/2018)

Trois poèmes de l’enfance (12/11/2019)