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Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée

 

Les vingt poèmes d’amour

I

Corps de femmes, blanches collines, cuisses blanches,

l’attitude du don te rend pareil au monde.

Mon corps de laboureur sauvage, de son soc

a fait jaillir le fils du profond de la terre.

 

Je fus comme un tunnel. Déserté des oiseaux,

la nuit m’envahissait de toute sa puissance.

Pour survivre j’ai dû te forger comme une arme

Et tu es la flèche à mon arc, tu es la pierre dans ma fronde.

 

Mais passe l’heure de la vengeance, et je t’aime.

Corps de peau et de mousse, de lait avide et ferme.

Ah ! le vase des seins ! Ah ! les yeux de l’absence !

Ah ! roses du pubis ! ah ! ta voix lente et triste !

 

Corps de femme, je persisterai dans ta grâce.

O soif, désir illimité, chemin sans but !

Courants obscurs où coule une soif éternelle

et la fatigue y coule, et l’infinie douleur.

II

La lumière t’enrobe en sa flamme mortelle.

Et pensive, pâle et dolente, tu t’appuies

contre le crépuscule et ses vieilles hélices

tournant autour de toi.

 

Muette, mon amie,

à cette heure des morts seule en la solitude,

emplie du feu vivant,

du jour détruit pure héritière.

 

Sur le noir de ta robe une grappe du jour,

et de la nuit les immenses racines

ont poussé d’un seul coup à partir de ton âme,

ce qui se cache en soi s’en retourne au dehors.

Un peuple pâle et bleu ainsi s’en alimente

Et c’est de toi qu’il vient de naître.

 

O grandiose et féconde et magnétique esclave

de ce cercle alternant le noir et le doré :

dressée, tente et parfais ta vive création

jusqu’à la morts des fleurs. Qu’en elle tout soit triste.

III

Immensité des pins, rumeur brisée des vagues,

cloche de solitude et lent jeu de lumières,

crépuscule tombant sur tes yeux de poupée,

coquillage terrestre, en toi la terre chante !

 

En toi chantent les fleuves et sur eux fuit mon âme

comme tu le désires et vers où tu le veux.

Trace-moi le chemin sur ton arc d’espérance

que je lâche en délire une volée de flèches.

 

Je vois autour de moi ta ceinture de brume,

mes heures poursuivies traquées par ton silence,

c’est en toi, en tes bras de pierre transparente

que mes baisers se sont ancrés, au nid de mon désir humide

 

Ah ! ta voix de mystère que teinte et plie l’amour

au soir retentissant et qui tombe en mourant !

Ainsi à l’heure sombre ai-je vu dans les champs

se plier les épis sous la bouche du vent.

IV

C’est le matin plein de tempête

au cœur de l’été.

 

Mouchoirs blancs de l’adieu, les nuages voltigent,

et le vent les secoue de ses mains voyageuses.

 

Innombrable, le cœur du vent

bat sur notre amoureux silence.

 

Orchestral et divin, bourdonnant dans les arbres,

comme une langue emplie de guerres et de chants.

 

Vent, rapide voleur qui enlève les feuilles,

et déviant la flèche battante des oiseaux,

les renverse dans une vague sans écume,

substance devenue sans poids, feux qui s’inclinent.

 

Volume de baisers englouti et brisé

que le vent de l’été vient combattre à la porte

V

Pour que tu m’entendes

mes mots

parfois s’amenuisent

comme la trace des mouettes sur la plage.

 

Collier, grelot ivre

pour le raisin de tes mains douces.

 

Mes mots je les regarde et je les vois lointains.

Ils sont à toi bien plus qu’à moi.

Sur ma vieille douleur ils grimpent comme un lierre

 

Ils grimpent sur les murs humides.

Et de ce jeu sanglant tu es seule coupable.

 

Ils sont en train de fuir de mon repaire obscur.

Et toi tu emplis tout, par toi tout est empli.

 

C’est eux qui ont peuplé le vide où tu t’installes,

ma tristesse est à eux plus qu’à toi familière.

 

Ils diront donc ici ce que je veux te dire,

et entends-les comme je veux que tu m’entendes.

 

Habituel, un vent angoissé les traîne encore

et parfois l’ouragan des songes les renverse.

Tu entends d’autres voix dans ma voix de douleur.

Pleurs de lèvres anciennes, sang de vieilles suppliques.

Ma compagne, aime-moi. Demeure là. Suis-moi.

Ma compagne, suis-moi, sur la  vague d’angoisse.

 

Pourtant mes mots prennent couleur de ton amour.

Et toi tu emplis tout, par toi tout est empli.

 

Je fais de tous ces mots un collier infini

pour ta main blanche et douce ainsi que les raisins.

VI

Je me souviens de toi telle que tu étais en ce dernier

 automne :

un simple béret gris avec le cœur en paix.

Dans tes yeux combattaient les feux du crépuscule.

Et les feuilles tombaient sur les eaux de ton âme.

 

Enroulée à mon bras comme un volubilis,

les feuilles recueillaient ta voix lente et paisible.

Un bûcher de stupeur où ma soif se consume.

Douce jacinthe bleue qui se tord sur mon âme.

 

Je sens tes yeux qui vont et l’automne est distant :

béret, cris d’oiseaux, cœur où l’on est chez soi

et vers eux émigraient mes désirs si profonds

et mes baisers tombaient joyeux comme des braises.

 

Le ciel vu d’un bateau. Les champs vus des collines :

lumière, étang de paix, fumée, ton souvenir.

Au-delà de tes yeux brûlaient les crépuscules.

Sur ton âme tournaient les feuilles de l’automne.

VII

Incliné sur les soirs je jette un filet triste

sur tes yeux d’océan.

Là, brûle écartelée sur le plus haut bûcher,

ma solitude aux bras battants comme un noyé.

Tes yeux absents, j’y fais des marques rouges

et ils ondoient comme la mer au pied d’un phare.

 

Ma femelle distante, agrippée aux ténèbres,

de ton regard surgit la côte de l’effroi.

 

Incliné sur les soirs je jette un filet triste

sur la mer qui secoue tes grands yeux d’océan.

 

Les oiseaux de la nuit picorent les étoiles

qui scintillent comme mon âme quand je t’aime.

 

Et la nuit galopant sur sa sombre jument

éparpille au hasard l’épi bleu sur les champs.

VIII

Abeille blanche, ivre de miel, toi qui bourdonne dans mon âme

Tu te tords en lentes spirales de fumée.

 

Je suis le désespéré, la parole sans écho,

celui qui a tout eu et qui a tout perdu.

 

Dernière amarre, en toi craque mon anxiété dernière.

En mon désert tu es la rose ultime.

 

Ah ! silencieuse !

 

Ferme tes yeux profonds. La nuit y prend son vol.

Ah ! dénude ton corps de craintive  statue.

 

Tu as des yeux profonds où la nuit bat des ailes.

Et de frais bras de fleur et un giron de rose.

 

Et tes seins sont pareils à des escargots blancs.

Un papillon de nuit dort posé sur ton ventre.

 

Ah ! silencieuse !

 

Voici la solitude et tu en es absente.

Il pleut. Le vent de mer chasse  d’errantes mouettes.

 

L’eau marche les pieds nus par les routes mouillées.

Et la feuille de l’arbre geint, comme un malade.

 

Abeille blanche, absente, en moi ton bourdon dure.

Tu revis dans le temps, mince et silencieuse.

 

Ah ! silencieuse !

IX

Ivre de longs baisers, ivre des térébinthes,

je dirige, estival, le voilier des roses,

me penchant vers la mort de ce jour si ténu,

cimenté dans la frénésie ferme de la mer.

 

Blafard et amarré à mon eau dévorante

croisant dans l’aigre odeur du climat découvert,

encore revêtu de gris, de sons amers,

et d’un triste cimier d’écume abandonnée.

 

Je vais dur, passionné, sur mon unique vague,

lunaire, brusque, ardent et froid, solaire,

et je m’endors d’un bloc sur la gorge des blanches

îles fortunées, douces comme des hanches fraîches.

 

Mon habit de baisers tremble en la nuit humide

follement agité d’électriques décharges,

d’héroïque façon divisé par des songes

l’ivresse de la rose en moi s’est déployée.

 

En remontant les eaux, dans les vagues externes,

ton corps jumeau et qui se soumet dans mes bras

comme un poisson sans fin s’est collé à mon âme

rapide et lent dans cette énergie sous les cieux.

X

Nous avons encore perdu ce crépuscule.

Et nul ne nous a vus ce soir les mains unies

pendant que la nuit bleue descendait sur le monde.

 

J’ai vu de ma fenêtre

la fête du couchant sur les coteaux lointains.

 

Parfois, ainsi qu’une médaille

s’allumait un morceau de soleil dans mes mains.

 

Et je me souvenais de toi le cœur serré

triste de la tristesse à moi que tu connais.

 

Où étais-tu alors ?

Et parmi quelles gens ?

Quels mots prononçais-tu ?

Pourquoi peut me venir tout l’amour d’un seul coup

lorsque je me sens triste et te connais lointaine ?

 

Le livre a chu qu’on prend toujours au crépuscule,

ma cape, chien blessé, à mes pieds a roulé.

 

Tu t’éloignes toujours et toujours dans le soir

vers où la nuit se hâte effaçant les statues.

XI

Presque en dehors du ciel, ancre entre deux montagnes,

le croissant de la lune.

Tournante, errante nuit, terrassière des yeux,

pour compter les étoiles dans la mare, en morceaux.

 

Elle est la croix de deuil entre mes sourcils, elle fuit.

Forge des métaux bleus, nuits de lutte cachée,

tourne mon cœur, et c’est un volant fou.

 

Fille venue de loin, apportée de si loin,

son regard est parfois un éclair sous le ciel.

Incessante complainte et tempête tourbillonnante dans sa furie,

au-dessus de mon cœur passe sans t’arrêter.

Détruis, disperse, emporte, ô vent des sépultures,

               ta racine assoupie

 

De l’autre côté d’elle arrache les grands arbres.

Mais toi, épi, question de fumée, claire fille.

La fille née du vent et des feuilles

               illuminées.

Par-delà les montagnes nocturnes, lis blanc

               de l’incendie

ah ! je ne peux rien dire ! de toute chose elle était faite.

Couteau de l’anxiété qui partagea mon cœur

c’est l’heure de cheminer, sur un chemin sans sourire.

Tempête, fossoyeur des cloches,  trouble et nouvel essor

               de la tourmente,

pourquoi la toucher, pourquoi l’attrister maintenant.

Ah ! suivre le chemin qui s’éloigne de tout,

que ne fermeront pas la mort, l’hiver, l’angoisse

avec leurs yeux ouvert au cœur de la rosée

XII

A mon cœur suffit ta poitrine

mes ailes pour ta liberté.

De ma bouche atteindra au ciel

Tout ce qui dormait sur ton âme.

 

En toi l’illusion quotidienne.

Tu viens, rosée sur les corolles.

Absente et creusant l’horizon

Tu t’enfuis, éternelle vague.

 

Je l’ai dit : tu chantais au vent

comme les pins et les mâts des navires.

Tu es haute comme eux et comme eux taciturne.

Tu t’attristes soudain, comme fait un voyage

 

Accueillante, pareille à un ancien chemin.

Des échos et des voix nostalgiques te peuplent.

A mon réveil parfois émigrent et s’en vont

des oiseaux qui s’étaient endormis dans ton âme.

XIII

J’ai marqué peu à peu l’atlas de ton corps

avec des croix de flamme.

Ma bouche, une araignée qui traversait, furtive.

En toi, derrière toi, craintive et assoiffée.

 

Histoires à te raconter sur la berge du crépuscule

douce et triste poupée, pour chasser ta tristesse.

Quelque chose, arbre ou cygne, qui est lointain, joyeux.

Et le temps des raisins, mûr et porteur de fruits.

 

J’ai vécu dans un port et de là je t’aimais.

Solitude où passaient le songe et le silence.

Enfermé, enfermé entre mer et tristesse.

Silencieux, délirant, entre deux statues de gondoliers.

 

Entre les lèvres et la voix, quelque chose s’en va mourant.

Ailé comme l’oiseau, c’est angoisse et oubli.

Tout comme les filets ne retiennent pas l’eau.

Il ne reste poupée, que des gouttes qui tremblent.

Pourtant un chant demeure au cœur des mots fugaces.

Un chant, un chant qui monte à mes lèvres avides.

Pouvoir te célébrer par tous les mots de joie.

Chanter, brûler, s’enfuir, comme un clocher aux mains d’un fou.

Que deviens-tu soudain, ô ma triste tendresse ?

J’atteins le plus hardi des sommets, le plus froid,

et mon cœur se referme ainsi la fleur nocturne.

XIV

Ton jouet quotidien c’est la clarté du monde.

Visiteuse subtile, venue sur l’onde et sur la fleur.

Tu passas la blancheur de ce petit visage que je serre

entre mes main, comme une grappe, chaque jour.

 

 

Et depuis mon amour tu es sans ressemblance.

Laisse-moi t’allonger sur des guirlandes jaunes.

Qui a écrit ton nom en lettres de fumée

               au cœur des étoiles du Sud ?

Ah ! laisse – moi te rappeler celle que tu étais alors,

               quand tu n’existais pas encore.

 

Mais un vent soudain hurle et frappe à ma fenêtre.

Le ciel est un filet rempli d’obscurs poissons.

Ici viennent frapper tous les vents, ici, tous.

               La pluie se déshabille.

 

Les oiseaux passent en fuyant.

Le vent. Le vent.

Je ne peux que lutter contre la force humaine.

Et la tempête a fait un tas des feuilles sombres

               et détaché toutes les barques

               qu’hier soir amarra dans le ciel.

 

Mais toi tu es ici. Mais toi tu ne fuis pas.

Toi tu me répondras jusqu’à l’ultime cri.

Blottis-toi près de moi comme si tu craignais.

               Mais parfois dans tes yeux passait

               une ombre étrange.

 

Maintenant, maintenant aussi, mon petit, tu m’apportes

     des chèvrefeuilles,

               ils parfument jusqu’à tes seins.

Quand le vent triste court en tuant des papillons

Moi je t’aime et ma joie mord ta bouche de prune. 

 

Qu’il t’en aura coûté de t’habituer à moi,

à mon âme seule et sauvage, à mon nom

               qui les fait tous fuir.

               Tant de fois, nous baisant les yeux,

               nous avons vu brûler l’étoile

               et se détordre sur nos têtes

               les éventails tournant des crépuscules.

Mes mots pleuvaient sur toi ainsi que des caresses.

Depuis longtemps j’aimais ton corps de nacre et de soleil.

L’Univers est à toi, voilà ce que je crois.

Je t’apporterai des montagnes la joie en fleur des copihues,

avec des noisettes noires, des paniers de baisers sylvestres

 

Je veux faire de toi

ce que fait le printemps avec les cerisiers.

XV

Ton silence m’enchante et ce semblant d’absence

quand tu m’entends de loin, sans que ma voix t’atteigne.

On dirait que tes yeux viennent de s’envoler,

on dirait qu’un baiser t’a refermé la bouche.

 

Comme tout ce qui est empli de mon âme

tu émerges de tout, pleine de l’âme mienne.

Papillon inventé, tu ressembles à mon âme,

tu ressembles aussi au mot mélancolie.

 

Ton silence m’enchante et cet air d’être loin.

Tu te plains, dirait-on, roucoulant papillon.

Et tu m’entends de loin, sans que ma voix t’atteigne :

laisse-moi faire silence dans ton silence.

 

Laisse-moi te parler aussi par ton silence

simple comme un anneau et clair comme une lampe.

Tu es comme la nuit, constellée, silencieuse.

Ton silence est d’étoile, aussi lointain et simple.

 

J’aime quand tu te tais car tu es comme absente.

Comme si tu mourrais, distante et douloureuse.

Il ne faut qu’un sourire, et un seul mot suffit

à me rendre joyeux : rien de cela n’était.

XVI

                                         Paraphrase de Rabindranath Tagore.

Tu es au crépuscule un nuage dans mon ciel,

ta forme, ta couleur sont comme je les veux.

Tu es mienne, tu es mienne, ma femme à la lèvre douce

et mon songe infini s’établit dans ta vie.

 

La lampe de mon cœur met du rose à tes pieds

et mon vin d’amertume est plus doux sur tes lèvres,

moissonneuse de ma chanson crépusculaire,

tellement mienne dans mes songes solitaires !

 

Tu es mienne, tu es mienne, et je le crie dans la brise

du soir, et le deuil de ma voix s’en va avec le vent.

Au profond de mes yeux tu chasses, ton butin

stagne comme les eaux de ton regard de nuit.

 

Tu es prise au filet de ma musique, amour,

aux mailles de mon chant larges comme le ciel.

Sur les bords de tes yeux de deuil mon âme est née,

Et le pays du songe avec ces yeux commence.

XVII

En pensant, en prenant des ombres au filet

               dans la solitude profonde.

Toi aussi tu es loin, bien plus loin que personne.

Pensers, lâcher d’oiseaux, images dissipées

               et lampes enterrées.

Clochers de brumes, comme tu es loin, tout là-haut !

               Etouffant le gémir,

taciturne meunier de la farine obscure de l’espoir,

la nuit s’en vient à toi, rampant, loin de la ville.

 

Ta présence a changé et m’est chose étrangère.

Je pense, longuement je parcours cette vie avant toi.

Ma vie avant personne, ma vie, mon âpre vie.

Le cri face à la mer, le cri au cœur des pierres,

en courant libre et fou, dans la buée de la mer.

Cri et triste furie, solitude marine,

Emballé, violent, élancé vers le ciel.

 

Toi, femme, qu’étais-tu alors ? Quelle lame, quelle branche 

 de cet immense éventail ? Aussi lointaine qu’à présent.

Incendie dans le bois ! Croix bleues de l’incendie.

Brûle, brûle et flamboie, pétille en arbres de lumière.

Il s’écroule et crépite. Incendie, incendie.

Blessée par des copeaux de feu mon âme danse.

Qui appelle ? Quel silence peuplée d’échos ?

Heure de nostalgie, heure de l’allégresse,

               heure de solitude,

heure mienne entre toutes !

Trompe qui passe en chantant dans le vent.

Tant de passion des pleurs qui se noue à mon corps.

 

               Toutes racine secouées

               toutes les vagues à l’assaut !

Et mon âme roulait, gaie, triste, interminable.

 

Pensées et lampes enterrées dans la profonde solitude.

         Qui es-tu toi, qui es-tu ?

XVIII

Ici je t’aime.

Dans les pins obscurs le vent se démêle.

La lune resplendit sur les eaux vagabondes.

Des jours égaux marchent et se poursuivent.

 

Le brouillard en dansant qui dénoue sa ceinture.

Une mouette d’argent du couchant se décroche.

Une voile parfois. Haut, très haut, les étoiles.

 

O la croix noire d’un bateau.

Seul.

Le jour parfois se lève en moi,  et même mon âme est humide.

La mer au loin sonne et résonne.

Voici un port.

Ici je t’aime.

 

Ici je t’aime. En vain te cache l’horizon.

Tu restes mon amour parmi ces froides choses.

Parfois vont mes baisers sur ces graves bateaux

qui courent sur la mer au but jamais atteint.

Suis-je oublié déjà comme ces vieilles ancres.

Abordé par le soir le quai devient plus triste.

Et ma vie est lassée  de sa faim inutile.

J’aime tout ce que je n’ai pas. Et toi comme tu es loin.

Mon ennui se débat dans les lents crépuscules.

Il vient pourtant la nuit qui chantera pour moi.

La lune fait tourner ses rouages de songe.

 

Avec tes yeux me voient les étoiles majeures.

Pliés à mon amour, les pins dans le vent veulent

chanter ton nom avec leurs aiguilles de fer.

XIX

Fille brune, fille agile, le soleil qui fait les fruits,

qui alourdit les blés et tourmente les algues,

a fait ton corps joyeux et tes yeux lumineux

et ta bouche qui a le sourire de l’eau.

 

Noir, anxieux, un soleil s’est enroulé aux fils

de ta crinière noire, et toi tu étires les bras.

Et tu joues avec lui comme avec un ruisseau,

qui laisse dans tes yeux deux sombres eaux dormantes.

 

Fille brune, fille agile, rien ne me rapproche de toi.

Tout m’éloigne de toi, comme du plein midi.

Tu es la délirante enfance de l’abeille,

la force de l’épi, l’ivresse de la vague.

 

Mon cœur sombre pourtant te cherche,

J’aime ton corps joyeux et ta voix libre et mince.

O mon papillon brun, doux et définitif,

tu es blés et soleil, eau et coquelicot.

XX

Je peux écrire les vers les plus tristes cette nuit.

 

Ecrire, par exemple : « La nuit est étoilée

et les astres d’azur tremblent dans le lointain. »

 

Le vent de la nuit tourne dans le ciel et chante.

Je puis écrire les vers les plus tristes cette nuit.

 

Je l’aimais, et parfois elle aussi elle m’aima.

 

Les nuits comme cette nuit, je l’avais entre mes bras.

Je l’embrassai tant de fois sous le ciel, ciel infini.

 

Elle m’aima, et parfois moi aussi je l’ai aimée.

Comment n’aimerait-on, pas ses grands yeux, se grands yeux

     fixes.

 

Je peux écrire les vers les plus tristes cette nuit.

Penser que je ne l’ai pas. Regretter l’avoir perdue.

 

Entendre la nuit immense, et plus immense sans elle.

Et le vers tombe dans l’âme comme la rosée dans l’herbe.

 

Qu’importe que mon amour n’ait pas pu la retenir.

La nuit est pleine d’étoiles, elle n’est pas avec moi.

 

Voilà tout. Au loin on chante. C’est au loin.

Et mon âme est mécontente parce que je l’aie perdue.

 

Comme pour la rapprocher, c’est mon regard qui la cherche.

Et mon cœur aussi la cherche, elle n’est pas avec moi.

 

Et c’est bien la même nuit qui blanchit les mêmes arbres.

Mais nous autres, ceux d’alors, nous ne sommes plus les mêmes.

 

Je ne l’aime plus, c’est vrai. Pourtant, combien je l’aimais.

Ma voix appelait le vent pour aller à son oreille.

 

A un autre. A un autre elle sera. Ainsi qu’avant mes baisers.

Avec sa voix, son corps clair. Avec ses beaux yeux infinis.

 

Je ne l’aime plus, c’est vrai, pourtant, peut-être je l’aime.

Il est si bref l’amour et l’oubli est si long.

 

C’était en des nuits pareilles, je l’avais entre mes bras

et mon âme est mécontente parce que je l’ai perdue.

 

Même cette douleur est la dernière par elle

et même si ce poème est les derniers vers pour elle.

 Du même auteur :

 

La chanson désespérée

 

Ton souvenir surgit de la nuit où je suis.

La rivière à la mer noue sa plainte obstinée.

 

Abandonné comme les quais dans le matin.

C'est l'heure de partir, ô toi l'abandonné!

 

Des corolles tombant, pluie froide sur mon coeur.

Ô sentine de décombres, grotte féroce au naufragé!

 

En toi se sont accumulés avec les guerres les envols.

Les oiseaux de mon chant de toi prirent essor.

 

Tu as tout englouti, comme fait le lointain.

Comme la mer, comme le temps. Et tout en toi fut un naufrage!

 

De l'assaut, du baiser c'était l'heure joyeuse.

Heure de la stupeur qui brûlait comme un phare.

 

Anxiété de pilote et furie de plongeur aveugle,

trouble ivresse d'amour, tout en toi fut naufrage!

 

Mon âme ailée, blessée, dans l'enfance de brume.

Explorateur perdu, tout en toi fut naufrage!

 

Tu enlaças la douleur, tu t'accrochas au désir.

La tristesse te renversa et tout en toi fut un naufrage!

 

Mais j'ai fait reculer la muraille de l'ombre,

j'ai marché au-delà du désir et de l'acte.

 

Ô ma chair, chair de la femme aimée, de la femme perdue,

je t'évoque et je fais de toi un chant à l'heure humide.

 

Tu reçus l'infinie tendresse comme un vase,

 

et l'oubli infini te brisa comme un vase.

 

Dans la noire, la noire solitude des îles,

c'est là, femme d'amour, que tes bras m'accueillirent.

 

C'était la soif, la faim, et toi tu fus le fruit.

C'était le deuil, les ruines et tu fus le miracle.

 

Femme, femme, comment as-tu pu m'enfermer

dans la croix de tes bras, la terre de ton âme.

 

Mon désir de toi fut le plus terrible et le plus court,

le plus désordonné, ivre, tendu, avide.

 

Cimetière de baisers, dans tes tombes survit le feu,

et becquetée d'oiseaux la grappe brûle encore.

 

O la bouche mordue, ô les membres baisés,

ô les dents affamées, ô les corps enlacés.

 

Furieux accouplement de l'espoir et l'effort

qui nous noua tous deux et nous désespéra.

 

La tendresse, son eau, sa farine légère.

Et le mot commencé à peine sur les lèvres.

 

Ce fut là le destin où allait mon désir,

où mon désir tomba, tout en toi fut naufrage!

 

O sentine de décombres, tout est retombé sur toi,

toute la douleur tu l'as dite et toute la douleur t'étouffe.

 

De tombe en tombe encore tu brûlas et chantas.

Debout comme un marin à la proue d'un navire.

 

Et tu as fleuri dans des chants, tu t'es brisé dans des courants.

O sentine de décombres, puits ouvert de l'amertume.

 

Plongeur aveugle et pâle, infortuné frondeur,

explorateur perdu, tout en toi fut naufrage!

 

C'est l'heure de partir, c'est l'heure dure et froide

que la nuit toujours fixe à la suite des heures.

 

La mer fait aux rochers sa ceinture de bruit.

Froide l'étoile monte et noir l'oiseau émigre.

 

Abandonné comme les quais dans le matin.

Et seule dans mes mains se tord l'ombre tremblante.

 

Oui, bien plus loin que tout. Combien plus loin que tout.

 

C'est l'heure de partir. O toi l'abandonné. 

 

Traduit et adapté de l’espagnol par André Bonhomme

et Jean Marcenac

Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée,

Les Editeurs Français Réunis, 1970

Du même auteur :

Dernières volontés / Disposiciones (02/11/2014)

Testament d’Automne (02/11/2016)

Hauteurs de Macchu-Picchu / Alturas de Macchu-Picchu (02/11/2017)

« Que ne t’atteigne pas l’air... » / « No te toque la noche... » (02/11/2018)

 

 

 

Veinte poemas de amor

I

Cuerpo de mujer, blancas colinas, muslos blancos, 

te pareces al mundo en tu actitud de entrega. 

Mi cuerpo de labriego salvaje te socava 

y hace saltar el hijo del fondo de la tierra. 

 

Fui solo como un túnel. De mí huían los pájaros 

y en mí la noche entraba su invasión poderosa. 

Para sobrevivirme te forjé como un arma, 

como una flecha en mi arco, como una piedra en mi honda. 

 

Pero cae la hora de la venganza, y te amo. 

Cuerpo de piel, de musgo, de leche ávida y firme. 

Ah los vasos del pecho! Ah los ojos de ausencia!

 

Ah las rosas del pubis! Ah tu voz lenta y triste! 

 

Cuerpo de mujer mía, persistirá en tu gracia. 

Mi sed, mi ansia sin limite, mi camino indeciso! 

Oscuros cauces donde la sed eterna sigue, 

y la fatiga sigue, y el dolor infinito.

II

En su llama mortal la luz te envuelve. 

Absorta, pálida doliente, así situada 

contra las viejas hélices del crepúsculo 

que en torno a ti da vueltas. 

 

Muda, mi amiga, 

sola en lo solitario de esta hora de muertes 

y llena de las vidas del fuego, 

pura heredera del día destruido. 

 

Del sol cae un racimo en tu vestido oscuro. 

De la noche las grandes raíces 

crecen de súbito desde tu alma, 

y a lo exterior regresan las cosas en ti ocultas. 

de modo que un pueblo pálido y azul 

de ti recién nacido se alimenta. 

 

Oh grandiosa y fecunda y magnética esclava 

círculo que en negro y dorado sucede: 

erguida, trata y logra una creación tan viva 

que sucumben sus flores, y llena es de tristeza.

III

 

Ah vastedad de pinos, rumor de olas quebrándose, 

lento juego de luces, campana solitaria, 

crepúsculo cayendo en tus ojos, muñeca, 

caracola terrestre, en ti la tierra canta! 

 

En ti los ríos cantan y mi alma en ellos huye 

como tú lo desees y hacia donde tú quieras. 

Márcame mi camino en tu arco de esperanza 

y soltaré en delirio mi bandada de flechas. 

 

En torno a mí estoy viendo tu cintura de niebla 

y tu silencio acosa mis horas perseguidas, 

y eres tú con tus brazos de piedra transparente 

donde mis besos anclan y mi húmeda ansia anida. 

 

Ah tu voz misteriosa que el amor tiñe y dobla 

en el atardecer resonante y muriendo! 

Así en horas profundas sobre los campos he visto 

doblarse las espigas en la boca del viento.

IV

Es la mañana llena de tempestad 

en el corazón del verano. 

 

Como pañuelos blancos de adiós viajan las nubes, 

el viento las sacude con sus viajeras manos. 

 

Innumerable corazón del viento 

latiendo sobre nuestro silencio enamorado. 

 

Zumbando entre los árboles, orquestal y divino, 

como una lengua llena de guerras y de cantos. 

 

Viento que lleva en rápido robo la hojarasca 

y desvía las flechas latientes de los pájaros. 

 

Viento que la derriba en ola sin espuma 

y sustancia sin peso, y fuegos inclinado. 

 

Se rompe y se sumerge su volumen de besos 

combatido en la puerta del viento del verano.

V

Para que tú me oigas 

mis palabras 

se adelgazan a veces 

como las huellas de las gaviotas en las playas. 

 

Collar, cascabel ebrio 

para tus manos suaves como las uvas. 

 

Y las miro lejanas mis palabras. 

Más que mías son tuyas. 

Van trepando en mi viejo dolor como las yedras. 

 

Ellas trepan así por las paredes húmedas. 

Eres tú la culpable de este juego sangriento. 

 

Ellas están huyendo de mi guarida oscura. 

Todo lo llenas tú, todo lo llenas. 

 

Antes que tú poblaron la soledad que ocupas, 

y están acostumbradas más que tú a mi tristeza. 

 

Ahora quiero que digan lo que quiero decirte 

para que tú las oigas como quiero que me oigas. 

 

El viento de la angustia aún las suele arrastrar. 

Huracanes de sueños aún a veces las tumban 

Escuchas otras voces en mi voz dolorida. 

Llanto de viejas bocas, sangre de viejas súplicas. 

Ámame, compañera. No me abandones. Sígueme. 

Sígueme, compañera, en esa ola de angustia. 

 

Pero se van tiñendo con tu amor mis palabras. 

Todo lo ocupas tú, todo lo ocupas. 

 

Voy haciendo de todas un collar infinito 

para tus blancas manos, suaves como las uvas.

 

VI

Te recuerdo como eras en el último otoño. 

Eras la boina gris y el corazón en calma. 

En tus ojos peleaban las llamas del crepúsculo 

Y las hojas caían en el agua de tu alma. 

 

Apegada a mis brazos como una enredadera. 

las hojas recogían tu voz lenta y en calma. 

Hoguera de estupor en que mi sed ardía. 

Dulce jacinto azul torcido sobre mi alma. 

 

Siento viajar tus ojos y es distante el otoño: 

boina gris, voz de pájaro y corazón de casa 

hacia donde emigraban mis profundos anhelos 

y caían mis besos alegres como brasas. 

 

Cielo desde un navío. Campo desde los cerros. 

Tu recuerdo es de luz, de humo, de estanque en calma! 

Más allá de tus ojos ardían los crepúsculos. 

Hojas secas de otoño giraban en tu alma.

 

VII

Inclinado en las tardes tiro mis tristes redes 

a tus ojos oceánicos. 

Allí se estira y arde en la más alta hoguera 

mi soledad que da vueltas los brazos como un náufrago. 

Hago rojas señales sobre tus ojos ausentes 

que olean como el mar a la orilla de un faro. 

 

Solo guardas tinieblas, hembra distante y mía, 

de tu mirada emerge a veces la costa del espanto. 

 

Inclinado en las tardes echo mis tristes redes 

a ese mar que sacude tus ojos oceánicos. 

 

Los pájaros nocturnos picotean las primeras estrellas 

que centellean como mi alma cuando te amo. 

 

Galopa la noche en su yegua sombría 

desparramando espigas azules sobre el campo.

VIII

 

Abeja blanca zumbas --ebria de miel en mi alma 

y te tuerces en lentas espirales de humo. 

 

Soy el desesperado, la palabra sin ecos, 

el que lo perdió todo, y el que todo lo tuvo. 

 

Última amarra, cruje en ti mi ansiedad última. 

En mi tierra desierta eres tú la última rosa. 

 

Ah silenciosa! 

 

Cierra tus ojos profundos. Allí aletea la noche. 

Ah desnuda tu cuerpo de estatua temerosa. 

 

Tienes ojos profundos donde la noche alea. 

Frescos brazos de flor y regazo de rosa. 

 

Se parecen tus senos a los caracoles blancos. 

Ha venido a dormirse en tu vientre una mariposa de sombra. 

 

Ah silenciosa! 

 

He aquí la soledad de donde estás ausente. 

Llueve. El viento del mar caza errantes gaviotas. 

 

El agua anda descalza por las calles mojadas. 

De aquel árbol se quejan, como enfermos, las hojas. 

 

Abeja blanca, ausente, aún zumbas en mi alma. 

Revives en el tiempo, delgada y silenciosa. 

Ah silenciosa !

 

IX

Ebrio de trementina y largos besos, 

estival, el velero de las rosas dirijo, 

torcido hacia la muerte del delgado día, 

cimentado en el solido frenesí marino. 

 

Pálido y amarrado a mi agua devorante 

cruzo en el agrio olor del clima descubierto. 

aún vestido de gris y sonidos amargos, 

y una cimera triste de abandonada espuma. 

 

Voy, duro de pasiones, montado en mi ola única, 

lunar, solar, ardiente y frío, repentino, 

dormido en la garganta de las afortunadas 

islas blancas y dulces como caderas frescas. 

 

Tiembla en la noche húmeda mi vestido de besos 

locamente cargado de eléctricas gestiones, 

de modo heroico dividido en sueños 

y embriagadoras rosas practicándose en mí. 

 

Aguas arriba, en medio de las olas externas, 

tu paralelo cuerpo se sujeta en mis brazos 

como un pez infinitamente pegado a mi alma 

rápido y lento en la energía subceleste.

X

Hemos perdido aún este crepúsculo. 

Nadie nos vio esta tarde con las manos unidas 

mientras la noche azul caía sobre el mundo. 

 

He visto desde mi ventana 

la fiesta del poniente en los cerros lejanos. 

 

A veces como una moneda 

se encendía un pedazo de sol entre mis manos. 

 

Yo te recordaba con el alma apretada 

de esa tristeza que tú me conoces. 

 

Entonces, dónde estabas? 

Entre qué gentes? 

Diciendo qué palabras? 

Por qué se me vendrá todo el amor de golpe 

cuando me siento triste, y te siento lejana? 

 

Cayó el libro que siempre se toma en el crepúsculo, 

y como un perro herido rodó a mis pies mi capa. 

 

Siempre, siempre te alejas en las tardes 

hacia donde el crepúsculo corre borrando estatuas

XI

 

Casi fuera del cielo ancla entre dos montañas 

la mitad de la luna. 

Girante, errante noche, la cavadora de ojos. 

A ver cuántas estrellas trizadas en la charca. 

 

Hace una cruz de luto entre mis cejas, huye. 

Fragua de metales azules, noches de las calladas luchas, 

mi corazón da vueltas como un volante loco. 

 

Niña venida de tan lejos, traída de tan lejos, 

a veces fulgurece su mirada debajo del cielo. 

Quejumbre, tempestad, remolino de furia, 

cruza encima de mi corazón, sin detenerte. 

Viento de los sepulcros acarrea, destroza, dispersa tu raíz soñolienta. 

 

Desarraiga los grandes árboles al otro lado de ella. 

Pero tú, clara niña, pregunta de humo, espiga. 

Era la que iba formando el viento con hojas iluminadas. 

Detrás de las montañas nocturnas, blanco lirio de incendio, 

allá nada puedo decir! Era hecha de todas las cosas. 

Ansiedad que partiste mi pecho a cuchillazos, 

es hora de seguir otro camino, donde ella no sonría. 

Tempestad que enterró las campanas, turbio revuelo de tormentas 

 

para qué tocarla ahora, para qué entristecerla. 

Ay seguir el camino que se aleja de todo, 

donde no está atajando la angustia, la muerte, el invierno, 

con sus ojos abiertos entre el rocío.

XII

Para mi corazón basta tu pecho, 

para tu libertad bastan mis alas. 

Desde mi boca llegará hasta el cielo 

lo que estaba dormido sobre tu alma. 

 

Es en ti la ilusión de cada día. 

Llegas como el rocío a las corolas. 

Socavas el horizonte con tu ausencia. 

Eternamente en fuga como la ola. 

 

He dicho que cantabas en el viento 

como los pinos y como los mástiles. 

Como ellos eres alta y taciturna. 

Y entristeces de pronto como un viaje. 

 

Acogedora como un viejo camino. 

Te pueblan ecos y voces nostálgicas. 

Yo desperté y a veces emigran y huyen 

pájaros que dormían en tu alma.

XIII

 

He ido marcando con cruces de fuego 

el atlas blanco de tu cuerpo. 

Mi boca era una araña que cruzaba escondiéndose. 

En ti, detrás de ti, temerosa, sedienta. 

 

Historias que contarte a la orilla del crepúsculo, 

muñeca triste y dulce, para que no estuvieras triste. 

Un cisne, un árbol, algo lejano y alegre. 

El tiempo de las uvas, el tiempo maduro y frutal. 

 

Yo que viví en un puerto desde donde te amaba. 

La soledad cruzada de sueño y de silencio. 

Acorralado entre el mar y la tristeza. 

Callado, delirante, entre dos gondoleros inmóviles. 

 

Entre los labios y la voz, algo se va muriendo. 

Algo con alas de pájaro, algo de angustia y de olvido. 

Así como las redes no retienen el agua. 

Muñeca mía, apenas quedan gotas temblando. 

Sin embargo, algo canta entre estas palabras fugaces. 

Algo canta, algo sube hasta mi ávida boca. 

oh poder celebrarte con todas las palabras de alegría. 

Cantar, arder, huir, como un campanario en las manos de un loco. 

Triste ternura mía, qué te haces de repente? 

Cuando he llegado al vértice más atrevido y frío 

mi corazón se cierra como una flor nocturna.

XIV

 

Juegas todos los días con la luz del universo. 

Sutil visitadora, llegas en la flor y en el agua. 

Eres más que esta blanca cabecita que aprieto 

como un racimo entre mis manos cada día. 

 

A nadie te pareces desde que yo te amo. 

Déjame tenderte entre guirnaldas amarillas. 

Quién escribe tu nombre con letras de humo entre las estrellas del sur? 

Ah déjame recordarte como eras entonces cuando aún no existías. 

 

De pronto el viento aúlla y golpea mi ventana cerrada. 

El cielo es una red cuajada de peces sombríos. 

Aquí vienen a dar todos los vientos, todos. 

Se desviste la lluvia. 

 

Pasan huyendo los pájaros. 

El viento. El viento. 

Yo solo puedo luchar contra la fuerza de los hombres. 

El temporal arremolina hojas oscuras 

y suelta todas las barcas que anoche amarraron al cielo. 

 

Tú estás aquí. Ah tú no huyes 

Tú me responderás hasta el último grito. 

Ovíllate a mi lado como si tuvieras miedo. 

Sin embargo alguna vez corrió una sombra extraña por tus ojos. 

 

Ahora, ahora también, pequeña, me traes madreselvas, 

y tienes hasta los senos perfumados. 

Mientras el viento triste galopa matando mariposas 

yo te amo, y mi alegría muerde tu boca de ciruela. 

 

Cuanto te habrá dolido acostumbrarte a mí, 

a mi alma sola y salvaje, a mi nombre que todos ahuyentan. 

Hemos visto arder tantas veces el lucero besándonos los ojos 

y sobre nuestras cabezas destorcerse los crepúsculos en abanicos girantes. 

Mis palabras llovieron sobre ti acariciándote. 

Amé desde hace tiempo tu cuerpo de nácar soleado. 

Hasta te creo dueña del universo. 

Te traeré de las montañas flores alegres, copihues, 

avellanas oscuras, y cestas silvestres de besos. 

 

Quiero hacer contigo 

lo que la primavera hace con los cerezos.

XV

Me gustas cuando callas porque estás como ausente, 

y me oyes desde lejos, y mi voz no te toca. 

Parece que los ojos se te hubieran volado 

y parece que un beso te cerrara la boca. 

 

Como todas las cosas están llenas de mi alma 

emerges de las cosas, llena del alma mía. 

Mariposa de sueño, te pareces a mi alma, 

y te pareces a la palabra melancolía; 

 

Me gustas cuando callas y estás como distante. 

Y estás como quejándote, mariposa en arrullo. 

Y me oyes desde lejos, y mi voz no te alcanza: 

déjame que me calle con el silencio tuyo. 

 

Déjame que te hable también con tu silencio 

claro como una lámpara, simple como un anillo. 

Eres como la noche, callada y constelada. 

Tu silencio es de estrella, tan lejano y sencillo. 

 

Me gustas cuando callas porque estás como ausente. 

Distante y dolorosa como si hubieras muerto. 

Una palabra entonces, una sonrisa bastan. 

Y estoy alegre, alegre de que no sea cierto.

XVI

Paráfrasis a Rabindranath Tagore

En mi cielo al crepúsculo eres como una nube 

y tu color y forma son como yo los quiero 

Eres mía, eres mía, mujer de labios dulces 

y viven en tu vida mis infinitos sueños. 

 

La lámpara de mi alma te sonrosa los pies, 

el agrio vino mío es más dulce en tus labios: 

oh segadora de mi canción de atardecer, 

Cómo te sienten mía mis sueños solitarios! 

 

Eres mía, eres mía, voy gritando en la brisa 

de la tarde, y el viento arrastra mi voz viuda. 

Cazadora del fondo de mis ojos, tu robo 

estanca como el agua tu mirada nocturna. 

 

En la red de mi música estás presa, amor mío, 

y mis redes de música son anchas como el cielo. 

Mi alma nace a la orilla de tus ojos de luto. 

En tus ojos de luto comienza el país del sueño.

XVII

Pensando, enredando sombras en la profunda soledad. 

Tú también estás lejos, ah más lejos que nadie. 

Pensando, soltando pájaros, desvaneciendo imágenes, enterrando lámparas. 

Campanario de brumas, qué lejos, allá arriba! 

Ahogando lamentos, moliendo esperanzas sombrías, molinero taciturno, 

se te viene de bruces la noche, lejos de la ciudad. 

 

Tu presencia es ajena, extraña a mí como una cosa. 

Pienso, camino largamente, mi vida antes de ti. 

Mi vida antes de nadie, mi áspera vida. 

El grito frente al mar, entre las piedras, 

corriendo libre, loco, en el vaho del mar. 

La furia triste, el grito, la soledad del mar. 

Desbocado, violento, estirado hacia el cielo. 

 

Tú, mujer, qué eras allí, qué raya, qué varilla 

de ese abanico inmenso? Estabas lejos como ahora. 

Incendio en el bosque! Arde en cruces azules. 

Arde, arde, llamea, chispea en árboles de luz. 

Se derrumba, crepita. Incendio. Incendio. 

Y mi alma baila herida de virutas de fuego. 

Quién llama? Qué silencio poblado de ecos? 

Hora de la nostalgia, hora de la alegría, hora de la soledad. 

hora mía entre todas! 

Bocina en que el viento pasa cantando. 

Tanta pasión de llanto anudada a mi cuerpo. 

 

Sacudida de todas las raíces, 

asalto de todas las olas! 

Rodaba, alegre, triste, interminable, mi alma. 

 

Pensando, enterrando lámparas en la profunda soledad. 

Quién eres tú, quién eres?

XVIII

Aquí te amo. 

En los oscuros pinos se desenreda el viento. 

Fosforece la luna sobre las aguas errantes. 

Andan días iguales persiguiéndose. 

 

Se descine la niebla en danzantes figuras. 

Una gaviota de plata se descuelga del ocaso. 

A veces una vela. Altas, altas estrellas. 

 

O la cruz negra de un barco. 

Solo. 

A veces amanezco, y hasta mi alma esta húmeda. 

Suena, resuena el mar lejano. 

Este es un puerto. 

Aquí te amo. 

 

Aquí te amo y en vano te oculta el horizonte. 

Te estoy amando aún entre estas frías cosas. 

A veces van mis besos en esos barcos graves, 

que corren por el mar hacia donde no llegan. 

Ya me veo olvidado como estas viejas anclas. 

son más tristes los muelles cuando atraca la tarde. 

Se fatiga mi vida inútilmente hambrienta. 

Amo lo que no tengo. Estás tú tan distante. 

Mi hastío forcejea con los lentos crepúsculos. 

Pero la noche llega y comienza a cantarme. 

La luna hace girar su rodaje de sueño. 

 

Me miran con tus ojos las estrellas más grandes. 

Y como yo te amo, los pinos en el viento, 

quieren cantar tu nombre con sus hojas de alambre.

XIX

 

Niña morena y ágil, el sol que hace las frutas, 

el que cuaja los trigos, el que tuerce las algas, 

hizo tu cuerpo alegre, tus luminosos ojos 

y tu boca que tiene la sonrisa del agua. 

 

Un sol negro y ansioso se te arrolla en las hebras 

de la negra melena, cuando estiras los brazos. 

Tú juegas con el sol como con un estero 

y él te deja en los ojos dos oscuros remansos. 

 

Niña morena y ágil, nada hacia ti me acerca. 

Todo de ti me aleja, como del mediodía. 

Eres la delirante juventud de la abeja, 

la embriaguez de la ola, la fuerza de la espiga. 

 

Mi corazón sombrío te busca, sin embargo, 

y amo tu cuerpo alegre, tu voz suelta y delgada. 

Mariposa morena dulce y definitiva, 

como el trigal y el sol, la amapola y el agua.

XX

 

Puedo escribir los versos más tristes esta noche. 

 

Escribir, por ejemplo: "La noche esta estrellada, 

y tiritan, azules, los astros, a lo lejos". 

 

El viento de la noche gira en el cielo y canta. 

Puedo escribir los versos más tristes esta noche. 

 

Yo la quise, y a veces ella también me quiso. 

 

En las noches como ésta la tuve entre mis brazos. 

La besé tantas veces bajo el cielo infinito. 

 

Ella me quiso, a veces yo también la quería. 

Cómo no haber amado sus grandes ojos fijos. 

 

Puedo escribir los versos más tristes esta noche. 

Pensar que no la tengo. Sentir que la he perdido. 

 

Oír la noche inmensa, más inmensa sin ella. 

Y el verso cae al alma como al pasto el rocío. 

 

Qué importa que mi amor no pudiera guardarla. 

La noche está estrellada y ella no está conmigo. 

 

Eso es todo. A lo lejos alguien canta. A lo lejos. 

Mi alma no se contenta con haberla perdido. 

 

Como para acercarla mi mirada la busca. 

Mi corazón la busca, y ella no está conmigo. 

 

La misma noche que hace blanquear los mismos árboles. 

Nosotros, los de entonces, ya no somos los mismos. 

 

Ya no la quiero, es cierto, pero cuánto la quise. 

Mi voz buscaba el viento para tocar su oído. 

 

De otro. Será de otro. Como antes de mis besos. 

Su voz, su cuerpo claro. Sus ojos infinitos. 

 

Ya no la quiero, es cierto, pero tal vez la quiero. 

Es tan corto el amor, y es tan largo el olvido. 

 

Porque en noches como esta la tuve entre mis brazos, 

mi alma no se contenta con haberla perdido. 

 

Aunque éste sea el último dolor que ella me causa, 

yéstos sean los últimos versos que yo le escribo.

 

La canción desesperada

Emerge tu recuerdo de la noche en que estoy. 

El río anuda al mar su lamento obstinado. 

 

Abandonado como los muelles en el alba. 

Es la hora de partir, oh abandonado! 

 

Sobre mi corazón llueven frías corolas. 

Oh sentina de escombros, feroz cueva de náufragos! 

En ti se acumularon las guerras y los vuelos. 

 

De ti alzaron las alas los pájaros del canto. 

Todo te lo tragaste, como la lejanía. 

Como el mar, como el tiempo. Todo en ti fue naufragio ! 

 

Era la alegre hora del asalto y el beso. 

La hora del estupor que ardía como un faro. 

 

Ansiedad de piloto, furia de buzo ciego, 

turbia embriaguez de amor, todo en ti fue naufragio! 

 

En la infancia de niebla mi alma alada y herida. 

Descubridor perdido, todo en ti fue naufragio! 

 

Te ceñiste al dolor, te agarraste al deseo. 

Te tumbó la tristeza, todo en ti fue naufragio! 

 

Hice retroceder la muralla de sombra. 

anduve más allá del deseo y del acto. 

 

Oh carne, carne mía, mujer que amé y perdí,

 

a ti en esta hora húmeda, evoco y hago canto. 

 

Como un vaso albergaste la infinita ternura, 

y el infinito olvido te trizó como a un vaso. 

 

Era la negra, negra soledad de las islas, 

y allí, mujer de amor, me acogieron tus brazos. 

 

Era la sed y el hambre, y tú fuiste la fruta. 

Era el duelo y las ruinas, y tú fuiste el milagro. 

 

Ah mujer, no sé cómo pudiste contenerme 

en la tierra de tu alma, y en la cruz de tus brazos! 

 

Mi deseo de ti fue el más terrible y corto, 

el más revuelto y ebrio, el más tirante y ávido. 

 

Cementerio de besos, aún hay fuego en tus tumbas, 

aún los racimos arden picoteados de pájaros. 

 

Oh la boca mordida, oh los besados miembros, 

oh los hambrientos dientes, oh los cuerpos trenzados. 

 

Oh la cópula loca de esperanza y esfuerzo 

en que nos anudamos y nos desesperamos. 

 

Y la ternura, leve como el agua y la harina. 

Y la palabra apenas comenzada en los labios. 

 

Ese fue mi destino y en él viajó mi anhelo, 

y en el cayó mi anhelo, todo en ti fue naufragio! 

 

Oh sentina de escombros, en ti todo caía, 

qué dolor no exprimiste, qué olas no te ahogaron. 

 

De tumbo en tumbo aún llameaste y cantaste 

de pie como un marino en la proa de un barco. 

 

Aún floreciste en cantos, aún rompiste en corrientes. 

Oh sentina de escombros, pozo abierto y amargo. 

 

Pálido buzo ciego, desventurado hondero, 

descubridor perdido, todo en ti fue naufragio! 

 

Es la hora de partir, la dura y fría hora 

que la noche sujeta a todo horario. 

 

El cinturón ruidoso del mar ciñe la costa. 

Surgen frías estrellas, emigran negros pájaros. 

 

Abandonado como los muelles en el alba. 

Sólo la sombra trémula se retuerce en mis manos. 

Ah más allá de todo. Ah más allá de todo. 

 

Es la hora de partir. Oh abandonado.

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