andregaillard[1]

 

Si rien n’est vain

 

Et la neige immortelle envahit les saisons

Plus haut que le bonheur, plus haut que le silence,  autour des

     monts courbés sur le ciel insensible comme un corps sans

     amour penché sur sa splendeur interdite et perdue, elle

     s’enroule et se déroule à l’infini.

Les prisonniers ont faim.

La nuit est là, fragile et toute trouée d’échos.

On aiguise une lame, une corde se brise, le cristal résonne, un

     marin meurt en mer.

On dresse un échafaud et mon cœur retentit du choc sourd des

     marteaux.

Sourd : il n’est pas que sourd, il est aveugle.

O mon amour, est-ce toi le condamné : sur ton cercueil on me

     clouera vivant.

Déjà le sang coule et dessine ton nom.

Toutes les peurs, toute la nuit, mais le coule déjà sous les ponts

     de l’aurore.

Je sors du miroir, de l’eau du miroir plutôt ; c’est pour trébucher

     et tomber dans un enchevêtrement de glaives.

La volonté ne sert de rien, le cœur veille. A plat-ventre, à genoux,

     les bras brisés, puis debout dans la flamme et le vent. Et plus je

     monte, plus ma taille grandit.

A mes pieds la nuit comme une mer ou comme une brume.

Des échos de montagne étouffés et tendres s’élèvent, se répondent

     et s’exaltent, puis s’apaisent et décroissent à la mesure d’un amour

     perdu dans les détours de la mémoire.

Les ombres inférieures s’écartent pour te livrer passage, mirage de

     mon plaisir, grande fleur inconsolée d’une ténèbre jamais vaincue,

     folle de saison, flamme de couronne, malheur du jour.

Tu montes, tu montes ; nous voilà face à face.

Je t’échappe, tu me rejoins.

Je m’étends, je m’étire, je grandis désespérément, je m’écartèle en vain :

     tu es là fatale, implacable, toujours plus vaste que mon désir et de

     toute part te refermant sur lui.

Je suis en toi, je ne suis plus.

 

Revue « Le grand jeu, N°2, Printemps 1929 »

Du même auteur : sans nom (15/10/2016)