Odysseas%20Elytis[1]

 

A Gina Politis

 

L’ignorant et la belle

 

Souvent, dans le Sommeil Vespéral, son âme prenait en face des

     montagnes une légèreté, malgré le jour pesant et le lendemain

     obscur.

Mais, quand la nuit tombait et que la main du prêtre apparaissait

     au-dessus du jardinet des morts, Elle

Seule, Droite, avec les quelques familiers de la nuit - le souffle du

     romarin et la braise de fumée hors des foyers – à l’entrée de la mer

     veillait

Différemment belle !

Paroles presque des flots ou entre-devinées dans un bruissement, et

     d’autres pareilles à celles des morts tressaillant  dans les  cyprès,

     comme d’étranges satellites, éclairaient son visage magnétique.

     Et une

Incroyable pureté laissait voir, tout au fond de son être, le véritable

     paysage,

Où, près du fleuve, l’homme sombre luttait contre l’Ange, montrant

     comment naît la beauté

Ou ce que nous, différemment, nommons larmes.

Et toute la force de sa pensée, on le sentait, débordait le visage brillant

     d’amertume aux énormes pommettes d’esclave sacrée,

Tendues jusqu’aux signes extrêmes du Grand Chien et de la Vierge

« Loin de la peste des cités, j’ai rêvé auprès d’elle un désert, où les

     larmes n’aient pas de sens, et où la seule lumière soit celle du bûcher

     dévorant tous mes biens

Tous deux coude à coude supporter ensemble le poids de l’avenir,

     assermentés au grand calme et à la régence des étoiles,

Comme si je ne savais pas, pauvre ignorant, que c’est là, justement,

     dans le grand calme, que l’on entend les bruits les plus sinistres

Et que, depuis qu’elle est devenue intolérable aux poitrines viriles,

     la solitude s’y est éparpillée en semence d’étoiles ! »

 

L’autopsie

 

Donc, il apparaît que l’or du bois d’olivier s’était infiltré jusqu’aux

     fibres de son cœur.

Et qu’à force de veiller, auprès du chandelier, à attendre l’aube,

     une étrange rougeur s’était saisie de ses entrailles.

Juste sous sa peau, la ligne bleuâtre de l’horizon nettement colorée.

     Et d’abondantes traces d’opale dans le sang.

Les voix des oiseaux, qu’il avait durant les heures de grande solitude

     assimilées, semblent s’être déversées toutes ensemble, si bien qu’il

     n’a pas été possible au couteau d’atteindre une grande profondeur.

Il a suffi plutôt d’une intention pour faire venir le Mal,

Qu’il a du affronter – c’est évident – dans la stupeur de l’innocence.

     Grands ouverts les yeux, et toute la forêt encore vibrante sur la

     rétine immaculée.

Au cerveau, rien d’autre qu’un écho céleste détruit.

Et seulement dans le creux de l’oreille gauche, un sable fin, rare,

     impalpable, comme dans les coquillages. Preuve que maintes fois

     il avait marché près de la mer, tout seul, dans le tourment d’aimer

     et la clameur du vent.

Quand à ces paillettes de feu au pubis, elles montrent qu’il allait de

     l’avant pour de bon pendant des heures, chaque fois qu’il s’éprenait

     d’une femme.

Il y aura des fruits précoces cette année.

 

 

Le sommeil des braves

 

Ils sentent encore l’encens, et ils ont le visage brûlé par la grande

     traversée des Régions Ténébreuses

 Là où soudain l’Immobile les a surpris

A plat ventre sur une terre dont la plus petite anémone suffirait à

     envenimer l’air de l’Enfer

(Une main en avant, comme pour s’agripper à l’avenir, l’autre

     sous la triste tête tournée de côté,

On aurait dit qu’elle regardait pour la dernière fois, dans les yeux

     d’un cheval éventré, fumer un amas de décombres)

Là les a dégagés le Temps. De ses ailes l’une, la plus rouge, a

     recouvert le monde, cependant que l’autre, tendrement, battait

     déjà dans l’espace,

Et ni ride ni remords, mais à grande profondeur

L’antique sang immémorial, qui prenait péniblement figure, dans

     le noir du ciel,

Soleil jeune, encore immaturé,

Inapte à dissiper le givre des agneaux dans le trèfle vivant, pourtant,

     avant même  qu’il pousse une seule épine, désensorcelait les

     ténèbres…

Et à nouveau Vallées, Montagnes, Arbres, Fleuves,

Une nature justifiée brillait, identique et inverse, désormais parcourue

     des mêmes êtres, avec en eux le Tueur anéanti,

Paysans de l’immense bleu !

Ni minuit sonnant aux profondeurs, ni la voix tombante du Pôle ne

     réfutaient leur marche. Insatiablement ils lisaient le monde de leurs

     yeux à jamais ouverts, là où soudain l’Immobile les a surpris

A plat ventre, et où fondaient les vautours pour savourer la glaise des

     entrailles et leur sang.

 

 

Le sommeil des braves

(variante)

 

Ils sentent encore l’encens, et ils ont le visage brûlé par la grande

     traversée des Régions Ténébreuses

Là où soudain l’Immobile les a surpris

A plat ventre sur une terre dont la plus petite anémone suffirait à

     envenimer l’air de l’Enfer

(Une main en avant, comme pour s’agripper à l’avenir, l’autre

     sous la triste tête tournée de côté,

On aurait dit qu’elle regardait pour la dernière fois, dans les yeux

     d’un cheval éventré, fumer un amas de décombres)

C’est là que les a dégagés le Temps. De ses ailes l’une, la plus rouge,

     à recouvert le monde, cependant que l’autre, tendrement, battait

     déjà dans l’espace,

Et ni ride ni remords, mais à grande profondeur

L’antique sang immémorial, qui prenait péniblement figure, dans

     le noir du ciel,

Soleil jeune, encore immaturé,

Inapte à dissiper le givre des agneaux dans le trèfle vivant, pourtant,

     avant même  qu’il pousse une seule épine, désensorcelait les

     ténèbres…

Et à nouveau Vallées, Montagnes, Arbres, Fleuves,

Une nature justifiée brillait, identique et inverse, désormais parcourue

     des mêmes êtres, avec en eux le Tueur anéanti,

 Sans que mois ni années viennent blanchir leur barbe, de l’œil ils

     parcouraient les saisons, afin de restituer aux choses leur nom

     véritable

Et à chaque enfant ouvrant les bras, pas le moindre écho, rien que

     l’innocence furieuse donnant force aux cataractes…

 Une seule goutte d’eau pure, mais vigoureuse au-dessus des gouffres,

     on l’appela Vaillance et on lui donna un mince corps de garçon.

Tout le jour la petite Vaillance descend travailler dur dans les pays

     où la terre pourrissait d’ignorance, et où les hommes s’étaient

     adonnés à un inexplicable gâchis,

Mais les nuits elle se réfugie toujours là-haut entre les bras de la

     Montagne, comme sur le sein velu du Mâle,

Et la vapeur qui monte des vallées ne serait pas une fumée, mais

     plutôt la nostalgie qui s’exhale par les fissures  du sommeil

     des Braves.

 

Laconique

 

La peur de mourir m’a si fort embrasé que mon feu s’est uni

     au soleil.

C’est lui qui me renvoie maintenant dans la parfaite syntaxe

     de la pierre et des airs,

Donc, qui je cherchais à être, je le suis.

O été de lin, judicieux automne,

Hiver infirme,

La vie dépose l’obole de la feuille d’olivier

Et d’un simple petit grillon dans la nuit des insensés

     déclare

     à nouveau légitime l’Inespéré.

 

 

Origine du paysage

ou

la fin de la pitié

 

D’un seul coup l’ombre de l’hirondelle a fauché les regards de ses

     nostalgiques fidèles : Midi.

Lentement, adroitement, avec un caillou pointu, le soleil, par-dessus

     l’épaule de la Korè d’Euthydikos, a tracé les ailettes des zéphyrs.

La lune travaillant ma chair, l’empreinte violette apparut un instant

     sur ma poitrine, là où le remords m’avait touché et je courais

     comme un fou. Depuis lors dans le feuillage oblique le sommeil

     m’a desséché, et je suis resté seul.Tout seul.

J’ai envié la goutte inaperçue glorifiant les lentisques. Etre semblable

     à l’œil ébloui qui eut la grâce de voir la fin de la pitié !

Ou bien l’aurais-je été ? Dans le roc dur et sans une faille, du sommet   

     au gouffre, j’ai pu reconnaître mes mâchoires obstinées. Celles qui

     déchiquetaient la bête dans l’ancien temps.

Et le sable encore plus loin, apaisé par le plaisir que me donna la mer,

     jadis, sous l’injure des hommes, au moment où j’ouvrais mes

     brasses pour me fondre en elle ; était-ce donc cela que je cherchais ?

     La pureté ?

Les eaux inversant leur cours, j’ai pénétré le sens du myrte où les amants

     trouvent refuge. J’ai de nouveau senti la soie effleurant ma poitrine

     velue en haletant. Et le mot « chéri », dans la nuit du ravin où je

     coupais la dernière amarre des étoiles et où le rossignol s’émerveillait.

Ah ! que m’a-t-il fallu endurer, mon Dieu, le serment dans les yeux et

     mes doigts hors de la corruption. C’est dans ce temps-là – Oh oui –

     que je peinais à rendre si tendre l’immense azur !

Me disais-je. Et quand je me suis retourné, j’ai revu dans la lumière ma

     propre tête qui me fixait. Sans pitié.

Et c’était cela la pureté.

Belle, et par l’ombre des années méditative, sous le sémaphore du

     soleil, la Korè d’Euthydikos me regardait, les larmes aux yeux,

Marcher de nouveau dans ce monde-ci, sans Dieux certes, mais

     lourd de tout ce que, vivant, j’enlevais à la mort.

D’un seul coup, l’ombre de l’hirondelle a fauché les regards de ses

     nostalgiques fidèles : Midi.

 

L’autre Noé

 

J’ai fondu les horizons dans de la chaux, et d’une main lente mais

     sûre, je me suis mis à enduire les quatre murs de mon avenir.

Voici le temps pour la lubricité, me dis-je, d’inaugurer sa carrière

     sacrée, et d’abriter dans un couvent de lumière le sublime

     instant où le vent a aiguisé un minuscule nuage sur l’ultime

     arbre de la terre.

Tous les biens que seul je me suis épuisé à découvrir, pour conserver

     mon visage à travers les mépris, viendront – de l’acide violent de

     l’eucalyptus jusqu’au bruissement de la femme – se réfugier dans

     l’Arche de mon ascétisme.

Même le ruisseau le plus ignoré, et parmi les oiseaux qu’on m’ait

     laissé, le moineau, et parmi l’indigent vocabulaire de l’amertume

     deux ou trois mots peut-être : pain, regret, amour…

(O Saisons qui avez osé tordre l’arc-en-ciel, arracher la miette au bec

     du moineau, sans avoir laissé la moindre voix à l’eau pure pour

     épeler dans le gazon mon amour,

Moi, qui sans une larme endurai le sevrage de la lumière, ô Saisons,

     je ne pardonne pas)

Et quand s’entre-dévorant, l’homme diminuera, et que d’une génération

A l’autre accumulant le Mal, il s’ensauvagera dans les cieux dévastateurs

 

Tournoyant sur la rouille du monde détruit, les blanches molécules de ma

     solitude , viendront justifier ma secrète prudence

Et ouvrir les horizons au loin, pour que puissent un à un sur les lèvres de

     l’eau crisser mes mots amers,

De mon désespoir livrant le sens antique

Embaumer d’une feuille d’eucalyptus céleste le jour sacré des voluptés,

Où nue, verdoyante, la Femme remontera le cours des Temps

Et, des lieux où Dieu fut coupable, lâchera d’un geste royal l’oiseau

Pour lancer sur le labeur des humains quelques gouttes d’un

Trille paradisiaque !

 

Sept jours pour l’éternité

 

Dimanche. Matin, au Temple du Moschophore. Je dis : puisse la belle

     Myrto devenir aussi vraie qu’un arbre ; et l’agneau qu’elle porte,

     fixant dans les yeux mon assassin, pour un instant châtier

     le très amer avenir.

Lundi. Présence d’herbe et d’eau à mes pieds. Preuve que j’existe.

     Avant ou après le regard qui viendra me pétrifier, ma main

     droite tenant haut un énorme Epi d’azur. Pour instituer le Nouveau

     Zodiaque.

Mardi. Exode des chiffres. Lutte entre le 1 et le 9 sur une plage déserte,

     pleine de galets noirs, d’algues en tas, de grandes carcasses d’animaux

     sur les rocs.

     Mes deux vieux chevaux bien-aimés hennissant, cabrés au-dessus des

     vapeurs qu’exhale le soufre de la mer.

Mercredi. De l’autre côté de la Foudre. La main brûlée qui reverdira. Pour

     ordonner les plis de l’univers.

Jeudi. Porche ouvert : escaliers en pierre, touffes de géraniums, et plus

     loin toits transparents, cerfs-volants, fragments de coquillages au

     soleil. Un bouc rumine lentement les siècles, tandis que la fumée,

     paisible, lui monte entre les cornes. A l’heure où en secret, dans

     l’arrière-cour, la fille du jardinier se laisse embrasser, et sous tant

     de joie un pot de fleurs tombe et se casse. Ah ! sauvegarder ce bruit !

Vendredi. « De la Transfiguration » des femmes aimées sans espoir. Echo :

     Ma-ri-naaa ! Hé-lèèè-ne ! A chaque coup de cloche, un rameau de

     lilas dans les bras. Puis une lumière étrange, et deux colombes

     dissemblables m’entraînent là-haut dans une grande maison de lierre.

Samedi. Cyprès de ma famille, que coupent des hommes farouches et

     silencieux : pour fiançailles ou funérailles. Ils creusent le sol et

     l’aspergent d’eau de verveine.

     Une fois déjà récités les mots qui démagnétisent l’univers !

 

Traduit du grec par François Bernard Mâche

Six plus un remords pour le ciel, poèmes d’Odysseus Elytis

Editions fata morgana, 1977