Nandino[1]

 

Corps nocturne

 

Quand, la nuit, seul, dans les ténèbres,

fatigué de je ne sais quel épuisement

mon corps s’effondre et s’accommode

à l’impassible surface obscure

qui lui sert d’appui et de linceul,

je m’étends aussi et je me limite

au contour désarmé qui me livre

à l’île de l’oubli où l’on se perd.

 

Séparé de lui et fondu en lui,

je me souviens que je le porte tout le jour

comme prison de fièvre qui m’opprime,

comme lèvres qui tiennent d’autres discours,

comme instinct qui se moque de mes désirs

ou actions déliées de ma force ;

mais à le regarder ainsi, sans le distinguer,

indifférent dans son attitude de pierre,

tigre de bronze, mare de silence,

colonne de cynisme abattue,

figure aveugle dans sa leçon de mort :

je le vois comme une chair intruse,

comme mal d’une plaie étrangère,

complice d’un destin que je ne comprends pas,

mutisme qui n’atteint pas ma parole,

bourreau dans l’anesthésie séquestré.

Et pour cela à me sentir divisé de lui,

et à la fois de son moule prisonnier,

j’analyse, je doute, je réfléchis

que ses murs chétifs qui me cernent

sont flamme orpheline, terre spoliée,

eau assujettie à des veines submergées,

et humeur sans air arraché au vent ;

je suis prisonnier d’éléments

en combustion profonde qui cherchent

à fondre les maillons qui les unissent

afin de retrouver la pureté intacte

du lieu universel où ils étaient libres :

la terre demande son repos à la terre,

l’air, son acrobatie diaphane,

le feu, le délice de sa flamme,

et l’eau, la blancheur de son givre,

sa voie ou le prodige d’être nuage.

 

A son côté, ailé mais enraciné,

je le touche, je l’examine du dedans :

intérieur d’une église ensanglantée,

arcs gothiques, jungles musculaires,

 pulsion entrelacée de lierres,

labyrinthe de clarté, de coquelicots,

entrailles de cryptes où se dissimule

la numérique blancheur du squelette.

Et moi, en plein milieu, juge et coupable,

envahisseur rebelle et envahi,

voir qui découvre et se découvre,

unité qui contemple ses parties,

questionnement privé de réponse,

spectateur qui souffre en son propre sang,

usure corporelle de qui lui viennent

ses réserves croissantes d’agonie.

 

Si je suis son maître, pourquoi me semble-t-il étrange

     au toucher ?

Détaché de moi, ombre d’un arbre,

écorce suffocante de mon angoisse,

pansement qui me dissimule, étaie fragile,

aimant qui me réunit et me diffuse,

matière que je porte et qui m’emporte.

Et je suis en lui, présent inévitable,

uni dans le monologue de et l’attente,

grandi malgré lui et trahi

par ses mains, ses yeux, ses passions,

la brûlante angoisse de ses délires,

la brume de ses moments de naufrage

et les éclairs de son allégresse.

 

Du dedans au dehors, de la racine au faîte,

je m’appuie, je me soulève, je largue mes forces

pour creuser, pour terminer les murs

qui survivent de me garder prisonnier ;

las, un amour naît en moi et me retient,

un fanatisme du refuge vital

l’attachement de l’âme et des cellules,

l’intimité de la forme et du fond,

accouplant leurs aveugles surfaces ;

et je me résigne, paisible

dans la prison ajustée qui m’épouse

afin de continuer de former le nœud de fièvre

par lequel je sais qu’en vérité je suis.

 

Eau, terre, feu et air, en continuelle

aspersion de leurs cajoleries chimiques

immergés dans la fougue de leurs appétits,

dans un enchaînement caché d’élans,

ordonnant et aspirant leurs limites,

faisant et défaisant ce qu’ils tracent,

se dévorant eux-mêmes, recréant

la seule valeur de leur structure

en oppositions, attirances et obstacles

parce qu’ils aiment, désirent, cherchent, bâtissent

l’agir persistant qui les rend

à leur forme d’origine.

 

Cette unité d’éléments, ce nid

de luttes physiques, d’incessantes

réactions, est mon seul appui,

la source tragique de la force

qui me soutient au fond de mes soliloques.

 

Traduit de l’espagnol par Nicole Martel

In, « Un siècle de poésie mexicaine. Anthologie »

Ecrits des Forges / Le Castor Astral, 2009

 

 

Nocturno cuerpo 

Cuando de noche, a solas, en tinieblas,

fatigado de no sé qué fatiga

se derrumba mi cuerpo y se acomoda

en la impasible superficie oscura

que le sirve de apoyo y de mortaja,

yo me tiendo también y me limito

al inerme contorno que me entrega,

a la isla de olvido en que se olvida. 

 

Separado de él y en él hundido

recuerdo que lo llevo todo el día

como cárcel de fiebre que me oprime,

como labios que dicen otras frases,

como instinto que burla mis deseos

o acciones desligadas de mi fuerza;

pero al mirarlo así, rendido fardo

indiferente en su actitud de piedra,

tigre de bronce, charco de silencio,

columna de cinismo derribada,

ciega figura en su lección de muerte:

yo lo percibo como carne intrusa

como dolencia de una llaga ajena,

cómplice de un destino que no entiendo,

mudez que no lesiona mi palabra,

verdugo en anestesia secuestrado.

  

Y por eso al sentirme dividido

y a la vez por su molde aprisionado,

analizo, sospecho, reflexiono

que sus muros endebles que me cercan

son fuego en orfandad, tierra robada,

agua sujeta en venas sumergidas

y aire sin aire arrebatado al aire;

que soy un prisionero de elementos

en honda combustión, que están buscando

fundir los eslabones que los unen

para volver a la pureza intacta

del sitio universal donde eran libres:

la tierra pide su reposo en tierra,

el aire, su acrobacia transparente;

el fuego, la delicia de su llama;

y el agua: la blancura de su hielo,

su cauce, o el prodigio de ser nube. 

 

Al lado de él, alado y enraizado,

lo toco, lo examino desde adentro:

interior de una iglesia ensangrentada,

góticos arcos, junglas musculares,

entretejida pulsación de yedras,

laberinto de lumbre de amapolas

y entraña de una cripta en que se esconde

el numérico albor del esqueleto. 

 

Y yo en medio de juez y de culpable,

de rebelde invasor y de invadido,

de mirar que descubre y se descubre,

de unidad que contempla sus facciones,

de pregunta privada de respuesta,

de espectador que sufre en propia carne

el corporal desgaste de que brotan

sus crecientes acopios de agonía. 

 

Si soy su dueño ¡por qué lo palpo extraño,

despegado de mí -sombra de un árbol-,

corteza sofocante de mi angustia,

vendaje que me oculta, ademe frágil,

imán que me atesora y me difunde,

materia que yo arrastro y que me arrastra? 

 

Y estoy en él, presente, inevitable,

unido en el monólogo y la espera,

crecido en su reverso, y denunciado

por sus manos, sus ojos, sus pasiones,

la quemante ansiedad de sus delirios,

las brumas de sus tiempos de zozobra

y los relámpagos de su alegría. 

 

De dentro a afuera, de raíz a ramas,

 

presiono, me sublevo, abro mis fuerzas

para cavar, para acabar los muros

que viven de tenerme prisionero;

pero un amor me nace y me detiene,

un fanatismo de vital amparo,

el apego del ánima y las células,

la intimidad de forma y contenido

acoplando sus ciegas superficies;

y me quedo conforme, sosegado 

a la ajustada cárcel que me cubre

para seguir formando el mundo en fiebre

por el que siento que en verdad existo. 

 

Agua, tierra, fuego y aire, en continua

aspersión de sus químicos halagos,

inmersos en la furia de sus hambres,

en escondida trabazón de empujes,

mandando y succionado sus mareas,

haciendo y deshaciendo lo que se inician,

comiéndose a sí mismos, recreando

el desnudo valor de su estructura

en pugnas, atracciones y repechos,

porque quieren, anhelan, buscan, labran

la persistente acción que les devuelva

el vuelo original que poseían. 

 

Esta unión de elementos, este nido

de físicas batallas, de incesantes

 

reacciones, es mi solo respaldo,

el trágico venero de la fuerza

que me sostiene aún hablando a solas.

 

 

Revista Literaria « Estaciones, N°12, invierno 1958 », Mexico

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