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Hoquet

 

Et j’ai beau avaler sept gorgées d’eau

trois à quatre fois par vingt-quatre heures

me revient mon enfance dans un hoquet secouant mon instinct

tel le flic le voyou

Désastre

parlez-moi du désastre

parlez-m’en

 

Ma mère voulant d’un fils très bonnes manières à table

     les mains sur la table

     le pain ne se coupe pas

     le pain se rompt

     le pain ne se gaspille pas le pain de Dieu

     le pain de la sueur du front de votre Père

     le pain du pain

 

     Un os se mange avec mesure et discrétion

     un estomac doit être sociable

     et tout estomac sociable se passe de rots

     une fourchette n’est pas un cure-dents

     défense de se moucher

     au su

     au vu de tout le monde

     et puis tenez-vous droit

     un nez bien élevé ne balaye pas l’assiette

     et puis au nom du Père

          du Fils

          du Saint-Esprit

à la fin de chaque repas

     et puis et puis

     et puis désastre

parlez-moi du désastre

parlez-m’en

 

Ma mère voulant d’un fils mémorandum

     si votre leçon d’histoire n’est pas sue

     vous n’irez pas à la messe dimanche avec

     vos effets du dimanche

     cet enfant sera la honte de notre nom

     cet enfant sera notre nom de Dieu

     Taisez-vous

     vous ai-je dit qu’il fallait parler français

     le français de France

     le français du français

     le français français

 

Désastre

parlez-moi du désastre

parlez-m’en

 

Ma mère voulant d’un fils fils de sa mère

     vous n’avez pas salué voisine

     encore vos chaussures de sales

     et que je vous y reprenne dans la rue

     sur l’herbe ou sur la Savane

     à l’ombre du monument aux morts

     à jouer

     à vous ébattre avec untel

     avec untel qui n’a pas reçu le baptême

 

Désastre

parlez-moi du désastre

parlez-m’en

 

Ma mère voulant d’un fils très do

     très ré

     très mi

     très fa

     très sol

     très si

     très do

     ré-mi-fa

     sol-la-si

               do

 

     Il m’est revenu que vous n’étiez encore pas

     à votre leçon de violon

     un banjo

     vous dites un banjo

     comment dites-vous

     un banjo vous dites bien un banjo

     non monsieur

     vous saurez qu’on ne souffre chez nous

     ni ban

     ni jo

     ni gui

     ni tare

     les mulâtres ne font pas çà

     laissez don çà aux nègres.

 

Pigments,

Edition Guy Lévis Mano, 1937

 

Du même auteur :

Nuit blanche (29/09/2016)

Savoir-vivre (29/09/2017)

« Je suis né disais-tu... » (29/09/2018)