Isidore_Ducasse_Lautreamont[1]

 

 

(…)

     Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés

de la campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions,

toutes les choses revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques.

L'ombre des arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient,

revient, par diverses formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre.

Dans le temps, lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela

me faisait rêver, me paraissait étrange; maintenant, j'y suis habitué. Le

vent gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou

chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux

qui l'entendent. Alors les chiens, rendus furieux, brisent leurs

chaînes, s'échappent des fermes lointaines ; ils courent dans

la campagne, çà et là, en proie à la folie. Tout à coup, ils s'arrêtent,

regardent de tous les côtés avec une inquiétude farouche, l'oeil en

feu ; et de même que les éléphants avant de mourir, jettent dans le

désert un dernier regard au ciel, élevant désespérémement leur

trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les chiens laissent

laissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou

terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant

qui crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus

d' un toit, soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un

moribond atteint de la peste à l'hôpital, soit comme une jeune

fille qui chante un air sublime, contre les étoiles au nord, contre

les étoiles à l'est, contre les étoiles au sud, contre les étoiles à

l'ouest ; contre la lune ; contre les montagnes, semblables au

loin à des roches géantes, gisantes dans l'obscurité ; contre l'air

froid qu'ils aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de

leur narine, rouge, brûlant ; contre le silence de la nuit ; contre

les chouettes, dont le vol oblique leur rase le museau, emportant

un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce

pour les petits ; contre les lièvres, qui disparaissent en un clin

d'oeil ; contre le voleur, qui s'enfuit au galop de son cheval

après avoir commis un crime; contre les serpents, remuant les 

bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents ; contre

leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes ; 

contre les crapauds,  qu'ils broient d'un coup sec de mâchoire

(pourquoi se sont-ils éloignés du marais?) ; contre les arbres,

dont les feuilles mollement bercées, sont autant de mystères

qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent découvrir avec leurs

yeux fixes, intelligents ; contre les araignées, suspendues entre

leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se sauver ; 

contre les corbeaux, qui n'ont pas trouvé de quoi manger pendant

la journée, et qui s'en reviennent au gîte l'aile fatiguée ; contre les

rochers du rivage ; contre les feux qui paraissent aux mâts des

navires invisibles ; contre le bruit sourd des vagues ; contre

les grands poissons, qui, nageant, montrent leur dos noir,

puis s'enfoncent dans l'abîme ; et contre l'homme qui les 

rend esclaves. Après quoi, ils se mettent de nouveau à

courir la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes,

par-dessus les fossés, les chemins, les champs, les herbes et

les pierres escarpées. On les dirait atteints de la rage, cherchant

un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs hurlements prolongés

épouvantent la nature. Malheur au voyageur attardé! Les amis

des cimetières se jetterons sur lui, le déchireront, le mangeront,

avec leur bouche d'où tombe du sang ; car, ils n'ont pas les dents

gâtées. Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour

prendre part au repas de chair, s'enfuient à perte de vue, tremblants.

Après quelques heures, les chiens, harrassés de courir çà et là,

presque morts, la langue en dehors de la bouche, se précipitent

les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils font, et se déchirent

en mille lambeaux, avec une rapidité incroyable. Ils n'agissent

pas ainsi par cruauté. Un jour avec des yeux vitreux, ma mère

me dit : "Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les

aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta

couverture, ne tourne pas en dérision ce qu'ils font : ils ont

soif insatiable de l'infini, comme toi, comme moi, comme 

le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même,

je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler

ce spectacle qui est assez sublime". Depuis ce temps, je

respecte le voeu de la morte. Moi, comme les chiens, j'éprouve

le besoin de l'infini... Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin!

je suis fils de l'homme et de la femme, d'après ce qu'on m'a

dit. Ca m'étonne... je croyais être d'avantage! Au reste que

m'importe d'où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de

ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du

requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la

cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. Vous, qui me

regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un

souffle empoisonné. Nul n'a encore vu les rides vertes de 

mon front ; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils

aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant

les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres,

que je parcourus souvent, quand j'avais sur ma tête des cheveux

d'une autre couleur. Et quand je rôde autour des habitations des

hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les

cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une

pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec

un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit

l'intérieur des cheminées : il ne faut pas que les yeux soient

témoins de la laideur que l'Être suprême, avec un sourire de

haine puissant, a mise sur moi. Chaque matin quand le soleil

se lève pour les autres, en répandant de la joie et la châleur

et la châleur salutaires dans toute la nature, tandis qu'aucun 

de mes traits ne bouge, en regardant fixement l'espace plein

de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée,

dans un désespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris

de mes puissante mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant,

je sens que je ne suis pas atteint de la rage ! Pourtant, je sens

que je ne suis pas le seul qui souffre ! Pourtant, je sens que

je respire! Comme un condamné qui essaie ses muscles,

en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt monter à

l'échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je

tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à

droite, pendant des heures entières ; je ne tombe pas raide

mort. De moment en moment, lorsque mon col ne peut plus

continuer de tourner dans un même sens; qu'il s'arrête, pour

se remettre à touner dans un sens opposé, je regarde subitement

l'horizon,à travers les rares interstices laissés par les broussailles

épaisses qui recouvrent l'entrée : je ne vois rien! Rien... si ce ne

sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres

et avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela

me trouble le sang et le cerveau... Qui donc, sur la tête, me donne

des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume?

 

Chant premier (Strophe 8)

 

 

Les Champs de Maldoror, 

Lacroix et Verboeckhoven imprimeurs, Bruxelles, 1869

Du même auteur :

« J’ai vu pendant toute ma vie… » (24/09/2014)

« Vieil océan, ô grand célibataire… » (05/09/2016)

« O mathématiques sévères... » (16/05/2018)