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Théâtre 

 

   Au-dedans de la terre, sous les pas de chacun de nous, habite une

femme qui a vécu d’innombrables vies. Elle repose telle un bloc de

bois noir dans la crypte du sommeil. Sa respiration est imperceptible

comme celle des plantes, celle de l’espace. Sa vie n’a peut-être ni

plus ni moins de réalité que la vie apparente d’une statue couchée qui

exprime notre conscience la plus profonde. Quelques-uns l’ont

approchée; ils sont descendus jusqu’à elle le long de l’escalier

précipité de leurs soupirs. En sa présence une angoisse les étranglait.

Ils venaient pour être consolés ou acquérir des certitudes, heurter un

sol ferme sous leurs pas – et ils étaient trompés.

   La femme est allongée dans l'abîme comme une dormeuse éveillée.

Son sommeil est veille, sa veille sommeil. Nous sentons que ses yeux

mi-clos cachent le secret de notre être, mais qu'il ne nous est pas donné,

au moins durant la vie, de lire en eux. Parfois son sommeil semble une

feinte ; alors la rage nous envahit. Et toujours se forme sur nos lèvres la

parole qui saurait la réveiller, mais cette parole, nous ne pouvons la

prononcer. Plus d'un mourant rencontre la femme des ténèbres dans le

tumulte des dernières heures et vit avec elle une de ses innombrables

vies. Elle apparaît alors en libératrice et donne le pressentiment de la

vraie mort. Elle lui permet de découvrir l'Inouï, porte ouverte sur la vie

éternelle. Les circonstances de cette grande rencontre sont différentes

pour chaque homme. Parfois elles sont liées à un incident d'enfance et

se développent alors avec la logique propre à la vision. Chaque pas dans

cette nouvelle vie devient un pas inévitable sur la route de l'Inouï

 

Les Cahiers du Sud, N°241, Décembre 1941