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Prologue à la Tragédie « Vladimir Maïakovsky »

 

Est-ce vous

qui comprendrez pourquoi

serein,

sous les tempêtes de sarcasmes,

au dîner des années futures

j’apporte mon âme sur un plateau ?

Larme inutile coulant

de la joue mal rasée des places,

je suis peut-être

le dernier poète.

Avez-vous vu

comme se balance

entre les allées de briques

le visage strié de l’ennui pendu ?

Sur le cou écumeux

des rivières bondissantes

les ponts tordaient leurs bras de pierre.

Le ciel pleure

avec bruit,

sans retenue,

et le petit nuage

fait de la bouche une grimace fripée

comme une femme dans l’attente d’un enfant

a qui Dieu jetterait une borgne imbécile.

De ses doigts enflés couverts de poils roux

le soleil vous a épuisé de caresses, importuns comme

   un bourdon.

Vos âmes sont asservies de baisers.

Moi, intrépide

je porte aux siècles ma haine des rayons du jour,

l’âme tendue comme un nerf de cuivre,

je suis

l’empereur des lampes.

Venez à moi,

vous tous

qui avez déchiré le silence

qui hurlez

le cou serré dans les nœuds coulants de midi.

Mes paroles

simples comme des mugissements

vous révèleront

nos âmes nouvelles,

bourdonnantes

comme l’arc électrique.

De mes doigts je n’ai qu’à toucher vos têtes

et il vous poussera

des lèvres

faites pour d’énormes baisers

et une langue

que tous les peuples comprennent.

Mais moi, avec mon âme boitillante

je monterai sur mon trône

sous les voûtes usées trouées d’étoiles.

Je m’allongerai

lumineux,

vêtu de paresse

sur une couche moelleuse de vrai fumier

et doucement,

baisant les genoux des traverses,

la roue d’une locomotive étreindra mon cou.

 

Traduit du russe par Claude Frioux

In, « Maïakovski par lui-même »

Editions du Seuil (Ecrivains de toujours), 1961

 

Prologue

V. Maiakovski

 

Vous, pouvez-vous saisir

Pourquoi me voici,

Paisible

Sous l’orage des railleries,

Portant mon âme sur un plat

Au banquet des siècles à venir ?

 

Coulant en inutile larme

De la joue pas rasée des grand’places,

Je suis

Peut-être

Le dernier poète.

 

L’avez-vous remarqué ?

Elle se balance,

Dans les allées caillouteuses,

Sur la corde des branches la face tailladée de l’ennui

Et chez les fleuves vifs à fuir,

Sur leurs nuques d’écumes savonneuses,

Tout pont s’est mais à miner ses mains de fer.

 

Le ciel pleure

Des pleurs sans borne,

Des pleurs qui sonnent ;

Et chez le petit nuage

Sur le pli de la grosse bouche loge une petite grimace ;

On dirait la femme qui attendait un bébé

Et Dieu lui a jeté un crétin contrefait.

 

Doigts dodus dans les cheveux roux,

Le soleil vous a grattés de mamours avec l’assiduité d’une guêpe ;

Dans vos âmes sous ces baisers un esclave s’en est allé.

Sans effroi me voilà ;

La haine des rayons du jour, je la porte de siècle en siècle ;

L’âme étirée en tendons de fils de fer,

Me voilà

L’empereur des lampes !

A moi, tous, venez,

Celui qui lacéra le silence,

Celui qui hurla

Contre les lacets trop serrés du grand jour ;

Je vais vous découvrir

Avec des mots,

Des mots simples comme des meuglements,

Nos âmes neuves,

Guêpes bourdonnantes

Des tremblements des arcs de lampes.

 

Moi je ne ferai que juste effleurer de mes doigts vos têtes

Et chez vous

Il y aura surgissements de lèvres

Pour des baisers immenses

Et surgissement d’un langage

Pour tous les peuples intime langue.

 

Pour moi, claudicaillant de l’âme,

Je m’en irai vers mon trône

A trous d’étoiles sur firmaments usagés.

Je m’étendrai,

Lumineux,

En mes parures de paresseux,

Sur une douce couche de vraie fumure,

Et, dans son silence,

Tout en caressant les genoux des rails,

La roue de la locomotive fera le tour de mon cou.

 

Traduit du russe par Armand Robin

In, Armand Robin : « Poésie non traduite. II »

Editions Gallimard, 1958

Du même auteur :

Vente au rabais (/28/08/2016)

Christophe Colomb / Кристоф Коломб (28/08/2017)

La flûte des vertèbres /Флейта-позвоночник (02/04/2019)

La blouse du dandy / Кофта Фата (02/04/2020)

« Ecoutez !... » / «  Послушайте! ... » (02/01/2021)

 

 

 

ПРОЛОГ  

 

Вам ли понять,  

почему я,  

спокойный,  

насмешек грозою  

душу на блюде несу  

к обеду идущих лет.  

С небритой щеки площадей  

стекая ненужной слезою,  

я,  

быть может,  

последний поэт.  

Замечали вы -  

качается  

в каменных аллеях  

полосатое лицо повешенной скуки,  

а у мчащихся рек  

на взмыленных шеях  

мосты заломили железные руки.  

Небо плачет  

безудержно,  

звонко;  

а у облачка  

гримаска на морщинке ротика,  

как будто женщина ждала ребенка,  

а бог ей кинул кривого идиотика.  

Пухлыми пальцами в рыжих волосиках  

солнце изласкало вас назойливостью овода - 

в ваших душах выцелован раб.  

Я, бесстрашный,  

ненависть к дневным лучам понёс в веках;  

с душой натянутой, как нервы провода,  

я -  

царь ламп! 

Придите все ко мне,  

кто рвал молчание,  

кто выл  

оттого, что петли полдней туги, -  

я вам открою  

словами 

простыми, как мычанье,  

наши новые души,  

гудящие,  

как фонарные дуги.  

Я вам только головы пальцами трону,  

и у вас  

вырастут губы  

для огромных поцелуев 

и язык,  

родной всем народам.  

А я, прихрамывая душонкой,  

уйду к моему трону  

с дырами звезд по истертым сводам.  

Лягу,  

светлый,  

в одеждах из лени  

на мягкое ложе из настоящего навоза,  

и тихим,  

целующим шпал колени,  

обнимет мне шею колесо паровоза. 

 

 

Poème précédent en russe:

Anna Akhmatova  / Анна Ахматова  : Epilogue, I / эпилог, I (04/07/2015)

Poème suivant en russe :

Ossip Emilievitch Mandelstam / О́сип Эми́льевич Мандельшта́м : « Homère, l’insomnie… » / Бессоница, Гомер, тугие паруса  (26/09/2015)