jean_genet[1]

 

La Galère

 

Un forçat délivré dur et féroce lance

Un chiourme dans le pré mais d'une fleur de lance 

Le marlou Croix du Sud l'assassin Pôle-Nord 

Aux oreilles d'un autre ôtent ses boucles d'or. 

Les plus beaux sont fleuris d'étranges maladies. 

Leur croupe de guitare éclate en mélodies. 

L'écume de la mer nous mouille de crachats. 

Sommes-nous remontés des gorges d'un pacha? 

 

 

On parle de me battre et j'écoute vos coups. 

Qui me roule Harcamone et dans vos plis me coud? 

 

Harcamone aux bras verts haute reine qui vole 

Sur ton odeur nocturne et les bois éveillés 

Par l'horreur de son nom ce bagnard endeuillé 

Sur ma galère chante et son chant me désole. 

Les rameaux alourdis par la chaîne et la honte 

Les marles les forbans ces taureaux de la mer 

Ouvragé par mille ans ton geste les raconte 

Et le silence avec la nuit de ton œil clair.

 

 

Les armes de ces nuits par les fils de la mort 

Portées mes bras cloués de vin l'azur qui sort

De naseaux traversés par la rose égarée 

Où tremble sous la feuille une biche dorée... 

Je m'étonne et m'égare à poursuivre ton cours 

Étonnant fleuve d'eau des veines du discours !           

 

Empeste mon palais de ces durs que tu gardes 

Dans tes cheveux bouclés sur deux bras repliés 

Ouvre ton torse d'or et que je les regarde 

Embaumés par le sel dans ton coffre liés.

 

Entr'ouverts ces cercueils ornés de fleurs mouillées 

Une lampe y demeure et veille mes noyées. 

 

Fais un geste Harcamone allonge un peu ton bras 

Montre-moi ce chemin par où tu t'enfuiras. 

Mas tu dors ou tu meurs et rejoins cette folle 

Où libres dans leurs fers les galériens s'envolent. 

Ils regagnent des ports titubants de vins chauds 

Des prisons comme moi de merveilleux cachots

 

 

Ces pets mélodieux où vous emmitouflez 

Cellule un bouquet vert de macs frileux et tendres 

La narine gonflée il faudra les attendre 

Et gagner transporté dans leurs chariots voilés

Mon enfance posée à peine sur la nuit 

De papiers enflammés et mêler cette soie 

A la rousse splendeur qu'un grand marlou déploie 

Du vent calme et lointain qui de son corps s'enfuit.

 

Pourtant la biche est prise à son piège de feuille 

Dans l'aurore elle éveille un adieu transparent 

Qui traverse ton œil ton cristal et s'éprend 

D'une larme tombée dans la mer qui l'accueille.

 

 

Un voleur en détresse un voleur à la mer. 

Ainsi sombre Harcamone au visage de fer. 

Des rubans des cheveux le tirent dans la vase 

Ou la mer. Et la mort? Coiffant sa boule rase 

Dans les plis du drapeau rit le mac amusé. 

Mais la mort est habile et je n'ose ruser.

 

Au fond de notre histoire ensommeillé je plonge 

Et m'étrangle à ta gorge Harcamone boudeur 

Parfumé. Sur la mer comme un pois de senteur 

Ton mousse écume fine à sa bouche écornée 

Par les joyeux du ciel sur cette eau retournée 

Volé même à la mort appelle à son secours. 

Ils le vêtent d'écume et d'algues de velours. 

L'amour faisant valser leur bite enturbannée 

(Biche bridant l'azur et rose boutonnée) 

Les cordes et les corps étaient raides de nœuds. 

Et bandait la galère. Un mot vertigineux. 

Venu du fond du monde abolit le bel ordre. 

Manicles et lacets je vis des gueules mordre.

 

Hélas ma main captive est morte sans mourir.

Les jardins disent non où la biche est vêtue

D’une robe de neige et ma grâce la tue

Pour la mieux d’un linceul d’écume revêtir.

 

 

La prison qui nous garde à reculons s'éloigne. 

En hurlant sa détresse une immobile poigne 

A ta vigne me mêle à ta feuille aux sarments 

De ta voix Harcamone à ses froids ornements. 

Abandonnons la France et sur notre galère... 

Le mousse que j'étais aux méchants devait plaire. 

Je ramais en avant du splendide étrangleur 

Dont le bel assoupi où s'enroulent les fleurs 

(Liserons dénoués roses de la Roquette) 

Organisait rieur derrière la braguette 

Un bocage adorable où volent des pinsons. 

La biche s'enfuyait au souffle des chansons 

D'un galérien penché sur la corde du songe.

 

L'arbre du sel au ciel ses rameaux bleus allonge. 

Ma solitude chante à mes vêpres de sang 

Un air de bulles d'or aux lèvres se pressant. 

Un enfant de l'amour ayant chemise rose 

Essayait sur son lit de ravissantes poses. 

Un voyou marseillais pâle une étoile aux dents 

De la lutte d'amour avec moi fut perdant. 

Ma main passait en fraude un fardeau de détresses 

Des cargaisons d'opium et de forêts épaisses 

En vallons constellés, parcourait des chemins 

A l'ombre de vos yeux pour retrouver vos mains. 

 

Vos poches ce nid d'aigle et la porte célèbre 

Où le silence emporte un trésor de ténèbre. 

Mon rire se cassait contre le vent debout. 

Gencive douloureuse offerte avec dégoût 

Aux larves d’un poème écrit sans mot ni lettres

Dans l’air d'une prison où l'on vient de m'admettre.   

 

Dans l'ombre sur le mur de quel navigateur 

Son ongle usé du sel mais juste à ma hauteur 

Parmi les cœurs saignants que brouillent les pensées 

Les profils les hélas nos armes déposées 

Indéchiffrable à qui ne se bat dans la nuit 

Où des loups sont les mots aura l'ongle qui luit 

Laissé de mes yeux fous la clameur dévorante 

Déchirer jusqu'à l'os le nom d'Andovorante? 

Le fier gaillard d'avant qui se cabrait de honte 

Était serré de près par le membre d'un comte. 

On le cognait brutal des poings et des genoux. 

Des mâles foudroyés dégringolaient sur nous. 

(Les genoux clairs de lumière et de boue 

Les genoux à genoux sur le pont qui s'ébroue 

Les genoux ces chevaux qui se cabrent dans l'eau 

Les genoux couronnés croupes de matelots) 

La rose du soleil s'effeuillait sur les Iles. 

Le navire filait de mystérieux milles. 

On criait à voix basse un ordre où des baisers 

Passaient comme des fous sans savoir se poser. 

Le fragile reflet d'un incassable mousse 

Une eau dormante en moi l'allongeait sur la mousse.   

 

Vos dents Seigneur votre œil me parlent de Venise! 

Ces oiseaux dans le creux de vos jambes de buis! 

A vos pieds cette chaîne où ma fainéantise 

Alourdit encore plus l'erreur qui m'y conduit!           

Trop la guipure parle et le rideau dénonce. 

Les vapeurs du carreau tu les cueilles du doigt. 

Ton fin sommeil se noue et ta bouche se fronce 

Quand se perd ton bel œil sur une mer de toits. 

 

Un gars bien balancé par la vague et le vent 

Dans sa gueule ébréchée où je voyais souvent 

S'entortiller la pipe à mes jupes de femmes 

Ce gars passait terrible au milieu d'oriflammes. 

Un chiourme de vingt ans piteux et bafoué

Se regardait mourir à la vergue cloué.

 

 

Harcamone dors-tu la tête renversée 

La figure dans l'eau d'un songe traversée 

Tu marches sur mon sable où tombent en fruits lourds

D'une étrange façon tes couilles de velours 

Éclatant sur mes yeux en fleurs dont l'arbre est fée. 

Ce que j'aime à mourir dans ta voix étouffée 

C'est l'eau chaude qui gonfle ce tambour tendu. 

Parfois tu dis un mot dont le sens est perdu 

Mais la voix qui le porte est si lourde gonflée 

Qu'il la crève il ferait de cette voix talée 

Couler sur ton menton un flot de sang lépreux 

Mon mandrin fier et plus qu'un guerrier coléreux. 

 

Aux branches d'un jeune arbre à peine rattachées 

D'autres fleurs j'ai volé qui couraient en riant 

Les pieds sur ma pelouse et mon ombre couchée 

Et m'éclaboussant d'eau ces roses s'y baignant.

 

(Tiges à pleines mains corolles se redressent 

Corolles sont de plume et les membres de plomb) 

Il sonne un air fatal à leurs vives caresses 

Avec l'eau rejetée à coups de fins talons.                

 

Chaudes fleurs qui sortez vers le soir des ruelles 

Je suis seul enfermé dans un drapeau mouillé 

De ces humides plis de ces flammes cruelles 

Belles fleurs qui de vous saura me débrouiller? 

 

Est-il pays si frais que celui de nos rires. 

Neige sur les écueils votre langue léchant 

Le sel d'algues d'azur sur le ventre et le chant 

Vibrant dans votre corps tourné comme une lyre? 

 

Y poursuivre la biche est un jeu que j'invente 

A mesure. On débrouille une reine émouvante 

Exilée et si douce à chaque bond cassé 

Sous le manteau mouillé d'une biche. Glacé 

De respect je retrouve aux bords de ton visage 

Une reine captive enchaînée au rivage. 

Dormez belle Harcamone assassin qui voulez 

Les gorges traverser dans mes souliers ailés. 

 

Sur cet instant fragile où tout était possible 

Nous marchions sur l'azur étonné mais paisible. 

La galère en désordre était d'une beauté 

Moins étrange que douce un village enchanté 

Un air de désespoir accompagnant sa fête 

(Il neigeait quelle paix sur la calme tempête!) 

De violons et de valses. Elle avait sur les bras 

Tout son fardeau sacré dans un funèbre aura 

De colonnes de fûts de cordes et de torses. 

L'océan se tordait sous sa fragile écorce. 

 

Le ciel disait sa messe il pouvait de nos cœurs 

Compter les battements. Dure était la rigueur 

De cet ordre terrible où la beauté tremblait. 

Nous allions en silence à travers des palais 

Où la mort solennelle avait passé sa vie. 

De remonter à l'air je n'avais plus l'envie 

Ni la force à quoi bon mes amis les plus beaux 

S'accommodant du monde et de l'air des tombeaux. 

Et tous ces clairs enfants volaient dans la voilure. 

Le songe vous portant filait à toute allure. 

La guirlande rompue fut par l'amour nouée 

Jusqu'aux pieds de la mort et la mort fut jouée. 

Je vivais immobile un moment effrayant 

Car je savais saisi ce beau monde fuyant 

Dans une éternité plus dure et plus solide 

Que celle de l'Égypte à peine moins sordide. 

On quittait des taureaux par le nœud étranglé 

De trois hommes formé. La main du vent salé 

Pardonnait les péchés. C'était cette galère 

Un manège cassé par un soir de colère. 

Et pourtant quelle grâce émerveillait mon œil! 

Solennel monument cadavres sans cercueil 

Cercueils sans ornements nous étions par le songe 

Embaumés empaumés. 


 

               Pressez vos mains d'éponge! 

A mon torse salé portez vos doigts d'amour. 

Je saurai revenir des informes détours.  

 

Brouillard au bout des doigts si je touche à ta robe 

Animal tu fondras pour d'air bleu devenir. 

Une larme roulant de ton étrange globe 

Sur ton pied sec à toi biche se doit m'unir.

 

La bruyère est si rose approche un éventail 

De ta joue un soupir dégonfle le silence. 

Le hallier se blottit dans l'ombre au lent travail 

Je resterai donc seul. Qui soupire et s'avance 

 

Nuit? Sur tes bois s'éveille un vaisseau mal ancré 

Dans le ciel. Biche fine un doux bruit de ramure 

Ton oreille recueille et le doigt d'air doré 

Net cassant cette glace écoute leur murmure... 

 

Grappes d'empoisonneurs suspendus aux cordages 

Se bitent les bagnards en mélangeant leurs âges. 

De la Grande Fatigue un enfant endormi 

Revenait nu taché par le sperme vomi. 

Et le plus déchirant des sanglots de la voile 

Appareiller cueilli comme un rameau d'étoile 

Sur mon cou reposait cœur et lèvres d'un gars 

Mettait une couronne achevait les dégâts. 

Mes efforts étaient vains pour retrouver vos terres. 

Ma tête s'enlisait fétide et solitaire 

Au fond des mers du lit du songe des odeurs 

Jusqu'à je ne sais quelle absurde profondeur. 

 

Un fracas grec soudain fit trembler le navire 

Qui s'effaça lui-même en un dernier sourire. 

Une première étoile au ciel d'argot fleurit. 

 Ce fut la nuit son nom son silence et le cri

 

D'un galérien charmant connaissant sa demeure 

Dans nos bosquets plaintifs où cette biche pleure 

Un être de la nuit dont le froc paresseux 

Baissa le pont de toile à mon libre vaisseau

La rose d'eau se ferme au fond de ma main bleue. 

(L'éther vibre docile aux sursauts de ma queue. 

De nocturnes velours sont tendus ces palais 

Que traversait mon chibre et que tu désolais 

A bondir sans détours jusqu'aux étoiles nues 

Parcourant le pied vif de froides avenues.) 

Sur le ciel tu t'épands Harcamone! et froissé 

Le ciel clair s'est couvert mais d'un geste amusé.

Un cavalier chantait du ciel à la galère

Par les astres gelés le système solaire.

 

Escaladant la nue et l’éternelle nuit

Qui fixa la galère au ciel pur de l’ennui

Sur les pieds de la Vierge appelant les abeilles ?

Astres je vous dégueule et ma peine est pareille 

Harcamone à ta main ta main morte qui pend. 

Enroule autour de moi ô mon rosier grimpant 

Tes jambes et tes bras mais referme tes ailes 

Ne laissons rien traîner ni limes ni ficelles. 

Pas de traces sortons sautons dans ces chariots 

Que j'écoute rouler sous ton mince maillot. 

 

Mais je n'ai plus d'espoir, on m'a coupé ces tiges 

Adieu marlous du soir de dix-sept à vingt piges. 

 

Voyage sur la lune ou la mer je ne sais 

Harcamone au cou rose entouré d'un lacet. 

 

O ma belle égorgée au fond de l'eau tu marches 

Portée à chaque pas sur tes parfums épais 

Sur leur vague qui frise et se déforme après

Et tu traverses lente un labyrinthe d'arches

Dans l'eau de tes étangs de noirs roseaux se traînent 

A ton torse à tes bras se noue un écheveau 

De ces rumeurs de mort plus fort que les chevaux 

Emmêlés l'un dans l'autre aux brancards d'une reine.

 

Revue « Les Cahiers de La Table Ronde »,3éme cahier, Juillet 1945

 

Du même auteur :

Le condamné à mort (02/06/2014)

Un chant d’amour (24/08/2016)

Le pêcheur du Suquet (24/08/2017)