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Breizh

à  Jean –Marie Le Sidaner

 

… Vagues ténébrantes et blanches qui remontent les veines,

recomposent sans cesse une immense légende où le temps se

chiffre et se déchiffre : c’est cette métaphore infiniment reprise

qui défait l’assurance d’une langue en miroir, qui étoile du sujet

le visage pour le moduler dans une polyphonie où son identité se

poudroie : pas de vague qui ne soit la même ni une autre. Pas de

langage qui se (se) joue de cette différence qui la fonde.

 

   Et déjà la gerbe du vent bleu dénoue l’analogie : face à la mer

et son mouvement de vie sans fin, rien n’est ou fut qui ne soit comme.

Rien en Bretagne qui ne soit ce feuilleté métaphorique infini, affolant,

béant sur l’imaginaire où se condense la mémoire dans laquelle nous

nous inscrivons  dès l’écoute de l’instant : nous enfonçant dans la terre

aux légendes, de Brocéliande, s’ouvrant sur le Val – sans – Retour, à

la Baie des Trépassés, où nous pousse le cri salé des goélands, du Cap

Fréhel, un nom de femme et qui chantait, à Paimpol et le souvenir du

Sable sombre d’Islande sous les lames et des ténèbres dans la gorge

bleuie, ou à Sein, l’île érotique couchée lascivement sous la nacre des

caresses où se prend la lumière, et dont les gémissements passant le raz

viennent bruire jusqu’à Penhir, les nuits de périr et de prière noire, des

mille calvaires et menhirs aux cromlec’h où l’Ankou se cache, la mort

encore rase l’Armor, et passe d’Ouessant à Rance, du Ménez – Hom à

l’Aven ou l’Aulne : c’est peut- être là, quand s’enfle le spinaker du sang

dans la poitrine que la langue me prend dans ses fibres battues de cette

intime sœur qu’en Bretagne plus qu’ailleurs on rencontre dans ces

jachères de légende : la mort, couchée dans le grand drap des vagues

et qu’on retrouve comme une vieille maîtresse en écoutant monter

vers soi dans les rochers osseux des côtes sauvages la mer qui balbutie

les mille phrases d’une histoire qui est toujours la nôtre…

 

in, Revue « Vagabondages, N°36, Février 1982 »

Association  Paris-poète

Librairie Séguier, 1981

Du même auteur : « Auriez-vous aimé voir Cléopâtre... » (25/06/2018)