perros5[1]

 

Marines

 

Toi qui dans la halte d’une journée peut-être difficile

As choisi de lire

Plutôt que d’écouter, ou de voir

N’as-tu pas la télévision

Je veux que ce soit donc par amour

De ce pays à l’extrême-ouest de l’Europe

De cette Europe fatiguée

Dans les restes prestigieux de laquelle

Les hommes se tuméfient

Se heurtent, se font mal

Comme papillons en folie

Que menace l’obscurité

Les lampes du bonheur d’être homme

S’éteignent une à une

Soufflées par le mauvais vent de la mort

D’une mort que nous ne voulons pas

Puisque nous respirons toujours

Puisque nous avons des amis

Avec lesquels ne pas tuer le temps

Cet immortel

Mais le fondre

A la chaleur humaine

Puisque les femmes nous sont toujours désirables

Et qu’avec elles pas mal d’entre nous

Faisons encore des enfants

A tout le moins européens

Pourquoi ce deuil prématuré ?

Je t’invite à te recueillir

A t’introduire

A l’intérieur de cette région en toi

Restée vierge

Cette région de confidence indicible

Que le rêve habite

Où il vient faire son lit

Ou son nid car il est oiseau

Au rythme de la pulsation horizontale

Quand le sablier se retourne du bon côté

Quand cesse le bruit

De ce langage de politesse et d’ennui

Qui nous va si mal et si bien

Cela dépend des circonstances

Et dans les rets duquel le suicide

File sa quenouille empoisonnée

Que la mort prend le plus souvent à son compte

Par instinct de conservation

Si tout le monde se suicidait

Elle n’aurait plus qu’à rendre son tablier

La mort

Elle ne servirait plus à rien

Ce langage inoffensif et roucoulant

Que l’on connaît :

« J’ai vraiment été très heureux de vous connaître...

Vous avez le téléphone ?

Il faudra que vous veniez avec votre femme un soir.

Vous jouez au bridge ?

Vous travaillez en ce moment ?

On devrait vivre six mois à Paris et six mois à la campagne.

Je me demande s’il a vraiment quelque chose à dire...

On ne voit pas assez, mais Paris.

Il faut absolument que je vous le fasse connaître, un type délicieux.

Et le prochain livre, il avance ?

On vit vraiment comme des fous...

Téléphonez-moi, téléphonez-moi... »

 

Et ce langage chuchoté

Dans la chambre à côté

Qu’on entend sans le faire exprès

Ce langage des couples chez eux...

« Tu n’aurais pas dû lui raconter çà, il a fait une drôle de tête.

Elle est plus sympathique que lui, tu ne trouves pas ?

Dans le fond, on ne devrait recevoir personne ...

Le gigot était un peu trop cuit...

Je me demande s’il m’aime toujours...

Qu’est-ce qu’elle racontait dans la cuisine ?

Il a pris un coup de vieux, tu ne trouves pas ? »

 

La vie est longue ainsi parlée

Ô le froissement des mots

Et des vêtements que l’on retire

Avec difficulté

Le bruit des chaussures qui tombent

Sur le parquet

Le bruit que font les ressorts du lit

Quand les corps s’y couchent ensemble

Et qu’un grand soupir salutaire

Vient sonner le carillonnement

De la journée enfin finie

Ô le sommeil tonitruant

Des deux corps comme deux semelles

Sous les draps à la nuit tombée

Ô les corps que nous transportons...

 

Je t’invite à chercher avec moi

A chercher à gratter à palper

A mettre l’aiguille adéquate

Sur la cire molle

De cette carte encore imaginaire

Dont je te propose l’exploration

Dont je te demande de parcourir

Les lieux de haute sensibilité.

Que mes faibles mots

Profitent un peu du miracle

De nos mémoires conjuguées

Nous entendrons battre le cœur

Fût-ce faiblement

De ce pays à l’extrême-ouest de L’Europe

Qu’on appelle la Bretagne,

Ou plus précisément,

L’Armor.

Il est long à se déclarer, ce pays

On n’en perçoit pas tout de suite

Le tressaillement organique

On le trouve généralement beau

C’est une manière

De s’en débarrasser.

Il faut s’y enfoncer s’y perdre

Comme dans l’amour justement,

En connaître toutes les saisons

Et surtout celle-là où l’homme

Perd un peu de son ombre

Et surtout celle-là l’hiver

Qui rend les choses à leur nom

Oui, Mallarmé, l’hiver lucide,

Et qui n’a pas connu l’hiver

D’un homme,

D’une femme

D’un pays,

D’une pensée,

En ignore plus que la moitié.

Peut-être y es-tu venu toi aussi

Peut-être en gardes-tu la nostalgie violente

Et que dans le silence

De tes quatre murs retrouvés

Le disque breton reprend sa course

Se remet en branle marine

Aux dépens de tous les autres

Et que c’est tout à coup des plages de lumière noire

Des ciels, des odeurs, de vieux saints

Moisissant dans un coin d’église

Qui prennent possession de toi

Et déracinent un peut ta vie

A la quotidienne engagée.

Pense si tu la connais

A cette petite chapelle

A ce dernier refuge occidental

Du bon Dieu, mort paraît-il

Peut-être bien assassiné

Allez chercher le criminel

Elle passe son purgatoire

A la pointe du Van, là-bas

Bien sûr elle ne sert plus à rien

Elle a de la barbe d’écume au menton

Un pêcheur retraité

En fait visiter les absences

Quand il y a beaucoup de monde

En état de curiosité.

Elle ressemble à quelque chose

D’infiniment solitaire

Elle doit penser que les hommes

Qui l’ont construite

Elle doit penser, et pourquoi

Les pierres ne penseraient-elles pas,

Que c’étaient de braves gens

Un peu fous

Qui voyaient des saint partout

Les Bretons en furent prodiges

Et des diables et des sirènes

Alors que nous dans ce vieux monde

On ne voit plus rien du tout

Sinon les faubourgs de la lune

Puisse le cercle refermé sur lui-même

Au bout de ses périphéries

T’avoir un peu rendu à cette enfance

Jamais assez lointaine

Ou vaincue

Pour que le présent n’en soit parfumé.

Il y a des réalités

Qui ressemblent au rêve qu’on en fait

Avant de les connaître

Ainsi certains lieux de la terre

Avant même d’en avoir souffert la dureté

Le bien et le mal

La fragile éternité

Mais c’est nous qui sommes fragiles

Des lieux entr’aperçus

Dans le plus jeune de nos âges

Nous en avons plus qu’il ne faut

Ou antérieur

A notre premier regard sur le monde

Des lieux où la vie et la mort

Battent les cartes du grand jeu

Et qui grandissent avec nous,

Nous envahissent

A tel point que si l’on me demandait

Comment est fait l’intérieur de mon corps

Je déplierais absurdement

La carte de la Bretagne

 

Je te propose ce fugitif compagnonnage

Entre le chien et le loup

De l’aboiement crépusculaire

Je te demande de m’aider

A extraire de nos solitudes jumelles

Un peu de cette magie

Grâce à laquelle se renouvelle le bail

Se rafraîchissent nos tristes idées

Qui sont comme pierres dans un désert- sans oasis

Stupidement debout contre le mur du néant

Comme lorsqu’on attend quelqu’un

Qui ne viendra pas

Qui ne viendra plus

Le rendez-vous n’aura pas lieu

Les pierres de Carnac sont comme ces idées

Muettes pour l’éternité

Justes bonnes à attirer ceux qui veulent savoir tout

Par le biais de qui ne sait rien

Ô l’histoire, belle paresse,

Mais vivre en est une autre, histoire,

Rempli d’épines, le chemin,

Et n’ignore-t-on pas encore

L’étrange énigme d’ici-bas ?

 

Il faut que je te retire de moi, la Bretagne,

Que je t’arrache comme une grosse dent,

Que je me fasse mal, essayant

De m’oublier pour que tu vives

Sans moi, sans moi, qui ne peut plus te suivre

Dès lors que je t’aime au présent,

Que je t’ouvre comme un éventail

Comme un ventre de bœuf

Comme une huître

Et que par la grâce de cette effraction

Un peu de la vie même

Se jette au vent

Avec tes hommes et tes femmes

Tes colères et tes langueurs

Avec tes grand-mères, si nombreuses

Qu’on pourrait croire que ce sont elles

Qui naissent ici chaque jour,

Tes vieilles à coiffe

Ô ces coiffes les Bigoudens

Combien d’épingles

Pour les faire tenir

Ces gracieuses cheminées sur vos crânes

Dans le pays le plus venteux

Le plus plat du monde

Dans le plus grand des courants d’air

Avec cette coiffe suprême

Le phare d’Eckmülh érigé

Comme un sexe ami des pêcheurs

Qui lance sa bonne lumière

Dans le ventre ouvert de la nuit

Quel hurlement

Quand la détresse prend la mer

Comme un mari fou les cheveux

De sa femme adultère

 

Les vieilles à coiffe

Qui font du vélo sous la pluie

Mais pleut-il vraiment en Bretagne ?

La légende le dit, mais quoi

Le crachin c’est une rosée

Qui vient de là-haut, qui s’enroule

Autour de nos fronts fatigués

Cela nous fait du bien à l’âme

C’est à peine si la route s’en trouve humectée

Le crachin ne va pas jusqu’à terre

Il est volatil, émulsion, neige d’été

Son bruit est doux, c’est de la ouate

Dieu se fait Breton à ce bruit

Mobile est frais

 

Avec tes jeunes filles

Aux jambes fuselées

Au bas-ventre très en avant

Comme celui des Anglaises

Quand elles jouent du Shakespeare ou du Ford

Tes jeunes filles qui vont bras dessus bras dessous

Dans la rue principale

A l’heure où chacun se promène

Elles vont et viennent

Comme des oies charmantes

Sous l’œil trouble des jeunes gens

Qui les invitent le dimanche

A danser le twist, quoi encore

Qui fait l’érotisme primaire.

Elles ont une diction chantante

Un peu moqueuse

Et l’œil bleu ciel, bleu d’acier

Bleu fou lumineux

Ou noir d’ébène, noir mauresque

Dangereux velours sous les cils

Taches de rousseurs en vadrouille

Sur leur visage un rien mongol

Pommettes d’api prononcées

A moins qu’espagnol andalou

D’où viennent-elles ?

A combien de races mélangées

Doivent-elles d’être ainsi faites ?

Elles sont coquettes

Il n’y a jamais assez de vitrines à lécher

Et Paris la grande ville

En attire plus d’une hélas

On les retrouve bonne chez un dentiste

Ou dans les contributions

Ou pire, doctement mariées

Avec un homme à large panse

Qui les a trop civilisées

Où sont leurs belles couleurs ?

J’ai remarqué, c’est à mes risques et périls

Que le mariage ne leur réussissait qu’à moitié,

Sans trop savoir pourquoi, mais vrai

Les voilà fanées

Du jour au lendemain

Comme si je ne sais quelle funeste hérédité

S’était déclaré dans le spasme

En tout bien tout honneur répété.

Il es est peu qui passent le cap

Du lit conjugal en beauté.

 

Elles aiment encore se déguiser

En reine, en duchesse en page

Comme si les temps n’avaient pas changé

Elles aiment encore jouer

A n’être pas tout à fait ce qu’elles sont

Et leur théâtre est plus vivant,

Vivant, ça se dit dans les livres

Que celui-là qui mime tout

A l’italienne vous savez

Les coulisses sont toujours prêtes

A recevoir les naufragés

Qui se démaquillent bien vite

Non certes ce n’était pas vrai.

Mais avec ces jeunes filles

Qui gardent vaches dans les prés

Il en reste encore quelques-unes

Ou mettent en conserves

Des poissons au profil déçu

On se laisse bien prendre au jeu

De ces coutumes d’autrefois

Et leurs jupes longues, leurs châles

Que des anges auraient brodés

Leur manière d’être naturelles

En ces moment privilégiés

Laissent rêveur l’homme actuel

Qui les regarde ainsi passer

Et s’étonne enfin d’une grâce

Qui leur vient de la nuit des temps

Dont le jour cruel atténue

Le provisoire enchantement

 

L’amour qu’on éprouve pour un pays

Cela ne tient à rien

A un bout de ciel détaché

Qui vous prend le cœur en écharpe

Les hommes s’éloignent un peu

L’homme que l’on sent parfois être

On se hait plutôt que l’on s’aime

Entre nous, entre soi et soi

C’est grand dommage

Mais comment faire pour s’aimer

Plus qu’il n’est permis entre humains ?

A une rue très mal pavée

Au coin de laquelle il est sage

De rester muet, à la porte

De l’impensable éternité

A une odeur, une fontaine

Dans le secret d’un chemin creux

Un lavoir où tout le linge du quartier

Depuis des siècles

Vient se faire battre en mesure

Sous l’œil vicieux des korrigans

Il y a toujours un peu de paradis

Sur notre boule terrestre

La Bretagne en a gobé une bonne partie

Et pourquoi y viendriez-vous

Vous dites qu’il y fait froid

Que ses hommes sont brutes épaisses

Qu’il y pleut quatre jours sur trois

Gens des mois de juillet et d’août

Dites, y reviendriez-vous ?

Mais ne s’y sent-on pas

Moins déserté qu’ailleurs

On s’y arrête

Au gré de je ne sais quel bon vertige

Entre la mort et la vie brève

Entre la mer et le soleil

Qui l’éclabousse en branle-bas

Quand il se lève, à l’Est, là-bas

Ensanglanté royal

Et que des feux de sa crinière

Oui l’image a déjà servi

Il secoue les yeux du jour endormi

Et les crible de sa poussière d’or massif

Quel vertige qui vient de loin

Et de tout près, que l’on peut toucher de la main

La mer est jeune, quel âge a-t-elle

Elle est ce mur horizontal

Où s’appuyer quand rien ne va

Et rien ne vas plus trop souvent

Cette béquille infatigable

Qui n’en finit pas de jeter

Sa parabole au fond des sables

Dans le cœur mat d’un coquillage

On l’entend encore chanter

Elle est terrible aussi, traîtresse

Qui ne le sait ?

Elle vous flanque par-dessus

Ceux qui l’aiment jusqu’à la mort

Et les poissons croisent alors

Un équipage qui descend

Les mains crispés dans le néant.

La mer s’en lèche les babouines

Comme un tigre après avoir bu

Tout le sang d’une chair humaine

Elle est extraordinairement monotone

Comme tout ce qui est important

La vie l’amour

Jean-Sébastien Bach

La mort j’imagine...

Il y a un proverbe breton

Qui dit que la poésie est plus forte

Que les trois choses les plus fortes

Le mal le feu et la tempête

Et c’est bien la poésie

Qui s’est enfoncée jusqu’à la garde

Dans la gorge de la Bretagne

De la baie du Mont Saint-Michel

A Locmariaquer

Mais qu’est-ce que la poésie

Le proverbe ne le dit pas

Elle est peut-être je m’avance

Les sables ici sont mouvants

Elle n’est peut-être

Que ce qui ne s’oublie pas

Ce qui ne se découvre que les yeux fermés

Le jour et la nuit ensemble

Derrière une porte condamnée

Qui ne peut jamais s’ouvrir

Que si on ne la force pas

Le poète est celui-là qui ne cherche pas mais trouve

Par haute fidélité

A ce qui n’existe pas

Comme l’homme existe et s’en va.

Qu’elle nous soit présente, la Bretagne

Dans ses humeurs, ses élans, son mystère,

Son mystère surtout

Approchons-nous-en-doucement

Laissons-nous faire et défaire

Par cette magie enfantine

Qui vient des mots tout simplement

Laisse-toi guider, conduire, vivre

Je veux dire rêver tout haut

Grâce à ses mots qui savent être durs comme le granit

Entre avec moi dans cette brume

Toujours provisoire ici

La tête de l’homme, fragile sémaphore,

 Comme la tête du vent, ce buffle aveugle

Ecoute ces mots qui ont des gueules terribles

Comme on en voit sur les calvaires

Ou dans les romans de Victor Hugo

Ecoute :

               Grouannec Coz

               Kerhornaouen

               Boudoushin

               Treouergoat

               Louxourougoen

               Couxenzen

               Keralleunoc

               Stangkergoulas

 

Enfonce - toi plus en avant dans ce pays

Qui est comme une pince jamais refermée

Pour que l’océan ne s’y engouffre

En conquérant, ou en flâneur

Dans les anses par-delà Brest

Viens et vois comment au fur et à mesure

Que tu marches

Ton rêve se déploie se déplie

Se métamorphose en un réel drapeau géant

Qui serait planté au sommet brut

Des monts d’Arrée

Cette Egypte sans Nil et sans Rois

Où le diable fait la grimace

Il a dû se pendre par là

Et ressusciter dans la mer

Où sa queue fait encore peur

Aux marins quand ils le rencontrent.

Un drapeau à la gloire duquel

Se libère le ciel, soudain immense

Plus spacieux que n’importe où

On a l’impression que tous les saints du monde

L’ont choisi pour y faire la sieste,

Quand il est doux

Que les démons mangent les restes

Du repas des saints, et se battent

Quand il s’échelonne en hurlant

Comme un fou qui renie son âme

Se libère la terre

Qui n’en peut plus de s’étirer

Comme tu fais toi-même

Homme heureux d’être loin des hommes

De tes hommes particuliers

D’affaire ou de triste commerce

Et qui te mets les bras en croix

Dans le bâillement de l’espace

La terre aussi semble se plaire

A ces jeux de respiration

 

Au fur et à mesure que l’homme se raréfie

L’homme taupe

L’homme rat

L’homme puce

Qui saute ici et puis ailleurs

Dans son délire quotidien

Ce parasite qui suce le sang de la vie

Mais il en perd toutes couleurs, ainsi

Finissent pas mal d’hommes.

Alors voilà que c’est assez

Que c’est dans notre dos

Les entrevues jusqu’à nausée

Sur l’ennui d’être plutôt ceci que cela

Les amours propres qui sont sales

Les susceptibilités l’oeil en coin

Les défilés de mannequin

Qui portent la mort sous leur masque

Les petites bicoques loi Loucheur

Où les dimanches de l’ennui

S’écoulent près de la grand-route

Où l’on se tue à perdre haleine

Les conversations au sommet

Les grands coups de poing sur la table

Les politiques infernales

Les gratte-ciel ongles de nuit

Où l’on brasse

L’horreur d’être homme en ce monde

Foutez-moi tout çà dans la mer

Foutez-moi tout dans l’eau salée

Que la terre ouvre ses veines

Et se refasse en nouveauté

En compagnie tourbillonnante

De ces tziganes de poissons.

Respire ami et songe encore à d’autres mots

Ceux-là câlins, mots de laine

Oiseaux sous la langue

Qui disent le printemps marin

La gentillesse armoricaine

Qui tutoie l’univers entier

A ces mots :

               Forest Fouesnant

               Lannilis

               Landudal

               Landevennec

               Saint-Guennolé

               Plouhinec

               Clahars carnoët

               Rozermeur

A ces noms de rivière aussi

Ces rivières qui viennent doucement mourir

Dans l’énorme cuve qui bout de peur

Comme disait je ne sais plus qui :

               Aulne

               Aven

               Odet

               Ellern

               Ellé

               Blavet

               Goyen

               Laïta

Laisse-toi prendre dans ces mots

Comme dans une algue marine

Qui va sa vie au gré des flots

Mots de granit et mots de laine

Entre le sauvage et le tendre

Entre le roc contre lequel

La mort elle-même

Se fracasserait son crâne stupide

Ce crâne dont nous entrevoyons l’horreur

Quand on se lave les dents

Quand nous embrassons d’un peu près

Notre prochaine

Ce crâne décharnélisé

Qui rend nos soupirs ridicules

Mais il faut bien en supporter

La fétide arrière-présence

Et cogito ergo sum

Il est vrai que l’homme pense

Avec ce crâne en location

Avec ce sourire ces yeux

Autant de trous dans les ténèbres

Mais elle est là, la vraie propriétaire

Elle n’en perd pas une bouchée

parle toujours et dis je t’aime

Mon beau pantin

Que je vais désarticuler

La bourse de l’éternité est plus inflexible que l’autre

Qui change au gré des jours argentés 

Et nous finirons tous ensemble

Et vous nous marcherez dessus

Hommes de demain, vos pas lourds

Berceront nos destins brisés

Trop vite interrompus peut-être

Chi lo sa ?

Entre ce grand crâne idiot

Et la fleur des champs

Et les ajoncs genêts bruyères

Et le laurier-rose, le mimosa

Entre l’effroi

Et le plaisir d’être vivant

D’être là, comme on dit

De se sentir en mesure d’homme

Sous ce ciel qui change de couleurs

Comme les gens riches de chemises

Ce ciel où l’hirondelle attrape le vertige

Et la fauvette l’alouette le roitelet

Et la mésange charbonnière

Baigne-toi d’abord dans ces mots

Qui sentent bon la terre humide,

Mots qui braconnent

Quand la merveille recommence

A l’aube d’un jour nouveau-né

La merveille de figurer

Dans ce drame abracadabrant

Dans cette féerie sublime

Que la Bretagne rentre

Dans les mille pores de ta peau

Dans les mille rues de ton âme

Rues mal famées

Rues douloureuses

Rues clandestines

Interdites à l’étranger

Rues qui montent, montent, et soudain

Tout l’horizon sous ta paupière

Qu’un bon ouragan les anime

Tu ne pourras plus te passer

De cette musique obsédante

Qu’elle sécrète, la Bretagne

Je ne parle pas seulement

De ce vent grognon dans une outre

Qui sait exploser comme le tonnerre

Sur le front moite de l’été

Les touristes en rang l’écoutent

Tu la connais cette musique

Elle prend à la gorge

Elle t’agrippe la glotte

Tu y vas de ta larme aussi bien

Elle t’arrive du fond des siècles

C’est Purcell et tous les élisabéthains

Tout à coup dans la rue, qui passent

Ô les bannières dans l’azur

Et je te souffle là-dedans

Les joues en poire

Les hauts genoux

Comme s’ils massaient les deux hanches

Et les poignets qui virevoltent

Et les pipeaux et les tambours

Les Bretons sont au garde-à-vous

Je te souffle dans mon biniou.

Point trop n’en faut, c’est fatigant

Le pathétique folklorique

Retournons vers la naturelle

La musique des doigts de l’eau

Qui se font les ongles en silence

Au contact rugueux des galets

De ces galets que l’on ramasse

Que l’on caresse de la paume

Que l’on regarde sur la table

Quand on est loin de leur pays

Ils font se lever la mémoire

Comme un spectre de bon aloi.

Qui dit que la mer est à boire ?

Elle est trop salée

Mais l’homme a toujours besoin d’elle

Besoin de la savoir présente

Irréductible au pas humain.

Jésus, dans sa paire de sandales, ou pieds nus

Je n’étais pas là pour le voir

Marcha sur les eaux. Je le crois.

Mais c’est un rien blasphématoire

De pousser le pouvoir divin

Jusqu’à piétiner la baignoire

Ce miracle-là, doux Jésus

N’est-il pas indigne de vous ?

 

Basse est la marée

Noire l’eau

Cette eau fiévreuse qui rabote

Le sable sale fatigué

Cette vase gélatineuse, la grève

Où viennent s’enfoncer

Les vieilles boîtes de conserve

Hier j’ai vu un chat crevé

Les coquilles d’huître, les pneus

Les caisses, les culs de bouteille

Les pots de chambre

Tout ce que l’homme casse ou renie,

La ferraillerie quotidienne

Tout ce que l’homme mange et laisse

Pour les chiens, laborieux clochards

Avec poubelles attitrées,

Sans parler du reste

Qui ne sent pas toujours très bon

On y va le soir, d’un grand geste

Jeter ce à quoi vous penser

L’hygiène est encore en retard

Dans nos pays civilisés

Afin que la mer en reprenne

Large possession

Qu’est-ce qui pourrait la salir ?

Les mouettes y font repas froid

L’œil de profil cisaillant l’air

Et cette voix rauque, ce rire

Qu’ont-elles avalé, c’est pire

Que le cri quand nous en rêvons,

Que le cri de la mort qui passe.

Lui préfère la naturelle

Sous les coups de trois heures du matin

Les cloches se dandinent au vent

D’un christianisme mourant

Mais têtu

Une musique qui s’infiltre

Dans les plis mouvants du sommeil

Une étrange combinaison

De bois et de bitume

Dans l’air pain béni moisi

Un bruit mat

On sent que l’homme de ce bruit

Ne tient à réveiller personne

Qu’il vient de sortir de chez lui

Comme un enfant qui s’en va à l’école

Avec son panier sous le bras

Sa chique au bec

Ou dans une petite boîte

Ou dans sa casquette

A quoi pense-t-il dans la nuit ?

Il va travailler voilà tout

Comme tant d’autres

Qui dégringolent vers la mer

Et se retrouvent sur le quai

Silencieuse foule bleutée

La lune fait ses dernières chinoiseries

 L’obscurité craque comme une étoffe que l’on fripe

Cette forme blanche là-bas

Qui émerge dans un coin de grève

Cette rondeur couleur locale

N’allez pas vous en offusquer

Ce n’est que l’un de ces messieurs

Qui pose culotte.

Et dans la barque du passeur

Ils gagnent leur bateau

Par petits groupes

Graves, au garde-à-vous

Debout l’un derrière l’autre

On dirait des condamnés à mort

Qui mijoteraient encore

Je ne sais quel crime

Ce ne sont que des ouvriers

Ils sont nés près de leur usine

Qui s’ouvre sur le monde entier.

On n’imagine pas un pêcheur

Loin de la mer ou en vacances

Et depuis quand je le demande

A-t-on pu prendre l’océan

Pour une partie de plaisir ?

Leurs bateaux ont toutes couleurs

Rouges jaunes noirs

A nom de femme ou de déesse

Amphitrite ou Marie-José

Ils se font du ventre amical

Jouent d’un coude désabusé

En attendant de lever l’ancre

Les poissons somnolent encore

Dans les songes de l’aventure

La mer tremble très doucement

Comme les entrailles

D’une femme enceinte au repos

Qui protège son petit nageur

La nuit s’allume, japonise

Des moteurs se mettent en branle

Ces gens-là vont gagner leur vie

Entre la pointe du Raz et le cap de la Chèvre

Ou au-delà, dans l’Iroise.

La pointe du Raz où l’été

L’horizon se trouve bouché

Par les amoureux en tous genres

La pointe du Raz où l’hiver

On marche à quatre pattes

Pour ne pas s’envoler

Du côté de l’île de Sein.

On dit que la terre finit là

C’est faux

La terre prend des vacances

Elle va se refaire dans les caves

Par-dessous le phare de la Vieille

Sur son rocher Gorlebella

Beau nom pour mourir.

On raconte qu’un des gardiens de ce phare

Fou de jalousie

Y enferma sa femme et l’amant

Qu’elle s’était choisi

Jusqu’à ce que mort s’ensuive

Pour les trois

Car il se jeta dans la mer

Pour y noyer son grand malheur.

On raconte beaucoup de choses

A propos de ce passage haineux

Où la mer est tuberculeuse

Avec des cavernes des trous

Des toux de sa poitrine en feu

Entre le nid de roches brunes.

L’île de Sein qu’on voit au loin

Assiette plate au ras des eaux

Avec le poivre nécessaire

A faire éternuer le soleil

Et le gros sel en ses ruelles

Où l’on marche l’un derrière l’autre

Merlin l’enchanteur y naquit

C’est ce qu’on dit

Elle fut lieu de féerie

De nymphes et de dryades

On en parle généralement

Comme d’une île triste

Un rien damnée

Dont les habitants sont sinistres

Et le furent bien davantage.

J’y ai trouvé de braves gens

Qui n’ont de soucis que les nôtres

Les hommes y vont aux travaux que la mer propose

Les femmes tout de noir vêtues

Comme portant deuil éternel

Y prennent soin de leur maison

De leur minuscule jardin

De leurs gosses heureux d’être là

Où nul accident de voiture n’est à craindre

Il n’y en a pas. Ni de gendarmes

C’est appréciable.

On y regarde sans envie

Le continent, masse indistincte

Sans trop penser à ce qu’il cache

De milliers d’individus

Assez étrange de se dire

Qu’on peut aller

De la pointe du Raz à Moscou

Sur ses deux pieds

Avec des villes des villages

L’avenue des Champs-Elysées

A traverser

Mais vous connaissez le chemin.

Ce qu’il n’y a pas au-delà

De cette terre menacée

De ce désert en pleine mer

C’est une gaieté particulière

Une bonne humeur

Sans rien d’exubérant

Une gaieté tranquille

Une façon d’être sur la terre

Comme si elle n’existait pas

Et certes on pourrait en douter

Quand le soir tombe au cœur de l’île

Et que la mer ronge son os

Sur les grèves, zones pierreuses

Marchés aux puces océanique

Que lèche avec voracité

La langue tranchante des phares

Qui patrouillent l’obscurité.

 

Armen, la dernière lumière

Avant la grande plaine folle

Qu’on mit huit années à construire.

Tévennec. Son premier gardien

Devint fou. Il entendait dire

Va-t’en va t’en

Pas en français mais en breton

Kerscuit kerscuit

Toutes les nuits

Et ceux qui vinrent après lui

Le même bruit les effraya

Phare de la malédiction

Entre nous ce n’étaient que mouettes

Par centaines dans le rocher

Il est feu fixe maintenant

Et plus personne n’y habite.

 

Plus loin vers le nord, Ouessant,

Et ses pupilles dans le noir

Le Stiff, Créac’h et la Jument

Nividic, Men Tensel, et d’autres

Ouessant dont les hommes et femmes

Passent pour avoir été les meilleurs du monde...

          « Le vol y était aussi inconnu que la mauvaise foi. La pureté paraissait au

premier abord y avoir trouvé un asile assuré contre la corruption universelle.

Les jeunes gens gardaient publiquement dans leurs paroles la réserve la plus

sévère. Un travail opiniâtre et continu en même temps qu’il bannissait la

pauvreté, devenait la sauvegarde de l’innocence et de la santé. On y vivait

jusqu’à cent ans, cent vingt ans, quelquefois même cent quarante. Un

octogénaire venait-il à décéder on pleurait sa perte comme celle d’un homme

qu’une mort prématurée vous aurait ravi. Le bétail était nombreux dans l’île,

mais nul arbre, nul serpent, en sorte que la mère du genre humain était  à

 l’abri de la tentation... »

Ils étaient même si gentils

Qu’ils composaient des prières

Pour leurs voisins de Molène

Dans le genre que voici :

« Madame Marie de Molène

Envoyez un bon naufrage à mon île

Et vous Monseigneur saint Ronan

N’en envoyez pas un seulement

Mais plutôt deux et même trois

Afin que chacun en ait sa part. »

Ouessant

Où l’on parle encore aujourd’hui

De la jeune fille héroïque...

 

Une nuit en 1905

Un vapeur marseillais Vesper

Se prit dans le nid de vipères

Que forment les rochers d’Ouessant.

 

Quatorze d’entre ses marins

Parvinrent sur une chaloupe

A se sauver, mais la furie

Les empêcha de débarquer.

 

Une jeune fille une îlienne

Elle s’appelait Rose Héré

Entendit leurs cris de détresse

Comme elle allait vagabondant

 

Sur la falaise. Elle se laissa

Glisser jusqu’à la grève

Le granit est dur, et sa jambe

En fut bien vite ensanglantée

 

Jupe en l’air mais quelle pudeur

Résisterait à cette quête

Que font les hommes quand leur vie

Ne tient plus qu’à celle de ceux

 

Qui vont les tirer de la mort

Elle rentra dans l’eau mauvaise

Trébucha en voulant saisir

La corde désespérée.

 

Et la voilà bouchon fragile

Un filin lancé la sauva

Et la voilà dans la chaloupe

Conduisant les hommes au port.

 

Dans l’île sa voix retentit

L’air aura sculpté l’innocence

De ce grand cri : « Ils sont sauvés »,

Quelle proféra en breton

Car elle ignorait le français.

 

On lui décerna des médailles

La presse dit son beau courage

On la reçut même en Sorbonne

La pauvre n’y comprenait rien.

 

Elle est morte il y a dix-sept ans

Près de sa vache et de ses poules

Un Allemand se servit d’elle

Pour écrire un très beau roman

 

Mais pourquoi l‘avoir magnifiée ?

C’était une clocharde, errant

Sans qu’aucun amour lui rappelle

Que l’être humain peut être aimé

Par autre chose que le vent.

 

Paix à toi par-dessous la terre

Rose Héré, fille de brume

Dans ton cimetière d’Ouessant.

 

Sans doute est-il bien imprudent

De vivre longtemps sur les îles

Sans y être né

Sans en avoir connu enfant

La merveilleuse absurdité.

Elles semblent ignorer tout

De l’ambition de l’homme adulte

Qui veut convaincre son prochain

De l’anarchisme apprivoisé

Du citadin dans une cage

Qui exalte la liberté, qui vote pour elle

Enfermé

Dans ce qu’il nomme sa vertu

Raymond Queneau dirait mon cul

Mais le temps des îles est ainsi

Qu’il y faut faire son devoir

Qu’il crée le vide si l’on ne va

Au bar, c’est un gros poisson argenté

A la vieille, au homard

Il faut mettre sa montre à l’heure

D’une éternité toute plate

Dont l’unique obstacle serait

Les caprices de la lune

Cette folle à tout jamais

Qui fait de la mer une femme

Aux menstrues quotidiennes

Si j’ose dire.

Cette gaieté dont je parlais

S’y manifeste dans des rires

A réveiller l’âme des morts

Autour d’une table où le beurre salé

Fait boire un vin très fort qui noie

Les soucis dans son encre rouge

Sans doute ce rire est précaire

Car l’océan fait sa rumeur

Mais c’est la vie guerre pour guerre

Moi je m’amuse quand tu pleures

Quand tu mugis je me réveille

Quand tu fais mal à mes amis

Je vais me battre en ta fournaise

Grand œil pour œil et dent pour dent

Œil de la mer

Dent de la vie...

Les îles ne sont qu’un tableau

Où l’enfance du monde

Trace à la chaux un mot sans fin

Que le temps trouble et qui revient

Dans le vent qui meurt et qui passe

Car tout ici meurt et s’efface

Ne seraient-elles pas un rêve

Que la mer aurait fait bouche ouverte ?

On y vient en foule l’été

Y déposer son air urbain

Ah c’est là que je voudrais vivre

Dit la demoiselle à son chien

Puis on repart. Déjà si loin

Le paradis. Mais on prend garde

A s’émouvoir de moins en moins.

Nous retournons sur la grand’terre

Après tout une île aussi

Et l’homme redevient une île

Au contact froid de son prochain

Dans les souterrains de la ville.

 

Ô Concorde Solferino

Ô Vaugirard, Sèvres-Lecourbe

Lèvres se courbent disait Fargue

Les visages crus de vos lignes

Me sont à tout jamais restés

Visages au moins pathétiques

De ceux qui rentrent enfin chez eux

L’œil mangé de cernes mauvais

Le métro je l’aime au matin

Quand les ouvriers s’y rassemblent

Rasés de frais, silencieux

Comme le sont dans la nuit bleue

Ceux que j’entends de ma fenêtre

Vers les trois heures du matin

Qui s’en vont pêcher la sardine

Ou plus loin le thon, ou encore

Beaucoup plus loin

Ceux-là sont les Mauritaniens.

Ils reviennent trois mois après

Leurs casiers remplies de langoustes

Roses et vertes qu’on envoie

Dans les restaurants fruits de mer

Des grandes villes.

D’être restés longtemps en mer

Les fait bégayer quelque peu

Comme si le rythme des vagues

Les empêchait d’aller plus loin

Qu’une syllabe ou deux. Ils butent

Sur les rochers de leur histoire

A force anecdotes salées.

Dans les rues du port retrouvé

Ils tanguent mais aller me dire

Si c’est le vin d’un bon retour

Où l’océan qui leur donne cet air penché

Leur démarche dit leur pensée

Elle va d’un côté de l’autre

Jambes arquées mains dans les poches

Les pêcheurs ne sont pas pressés

Et le dimanche à trois ou quatre

Ils goûtent peu la solitude

Ils font les cafés de la ville

Trop bien vêtus, ils se balancent

Comme des pingouins engoncés

Sans se parler beaucoup

Il n’y a rien de plus difficile

Que de tenir, je dis tenir

Une conversation avec un pêcheur.

Il est fuyant ou il se tait

Ou parle sans penser à l’autre

On le dirait happé par l’horizon

L’hameçon du ciel dans la langue

Le langage ne l’intéresse pas

A-t-il tort avons-nous raison

De vouloir parler à tout prix

Allez le dire ?

Avec lui on peut se payer

De belles parties de silence

A ne rien faire qu’écouter

Le métal marin en fusion

La mer ne rend pas intelligent

Mais elle empêche la bêtise

Je ne connais ni ne conçois

De pêcheurs bêtes comme peuvent l’être

Un avocat, un docteur és lettres

Par exemple, et certes

C’est bien autre chose

Que ce qu’on apprend dans les livres

Qui les empêche de l’être

Je ne sais quelle connaissance

Toute nue toute crue

Qui ne touche pas à la parole

Le plus souvent source de ruine

Quand on la prend comme elle vient

Une connaissance qui laisse son homme

Intact, tranquille

Tout à fait indifférent aux autres hommes sur la terre

A moins qu’ils ne soient en danger

Indifférents à leurs tourments

Plus ou moins métaphysiques

Un homme en état de sauvagerie, un peu

Comme Rimbaud souhaitait de l’être

 Mais il connaissait trop bien la langue

Française et latine

Pour en oublier les détours

Un homme en posture d’enfance

Qui n’a strictement rien à dire

A son prochain d’autre métier

Un homme avec la ruse la brutalité

La susceptibilité animale

Qui le rend parfois bagarreur

Mais aussi cette ingénuité

Cette bonne franquette du cœur

Ce goût de vivre

Je vous défie de rencontrer un pêcheur triste

C’est un mot qui n’existe pas

Dans son vocabulaire organique

Mais aussi cette étrange soumission

A la femme à l’épouse

Car la femme d’un pêcheur

C’est elle qui porte culotte

Son homme est en mer

Mais c’est elle qui lui conserve la terre

Sentinelle attentive

Dans une pièce ou deux

On y mangerait par terre

Tant c’est généralement propre

C’est elle qui tient les cordons de la bourse

Et donne à son homme le dimanche

Ou les jours de fête

De quoi s’amuser un peu

Aux boules à la belote au stade

Et boire un petit coup ou plus

Du gwinn ru qui râpe la langue

Et leur inspire des refrains

Que le soir dans les rues brumeuses

Leur grosse voix clame à tue-tête

On en ramasse quelquefois, c’est rare

On les accompagne chez eux

Leur femme dit : « Merci monsieur

Ah ma doué si c’est pas honteux

Va te coucher mon pauvre vieux. »

Quand la retraite aura sonné

Il viendra s’asseoir sur le quai

Les mains tordues de rhumatismes

L’oreille rongée par le sel

L’œil blanc d’avoir trop navigué

Dans la nuit, d’en avoir scruté

La menace dans les étoiles

Il regardera immobile

Comme ces Bédouins du désert

Sa belle usine sa maîtresse

Sa vie

Qui reviendra de très loin, là-bas

Lui rire doucement au nez

Sans rancune au moins sans rancune

Et son sang n’est-il pas salé

A force d’en avoir vaincu plus d’une

Dans ses tours d’un monde marin

Mais que d’amis perdus aussi, que d’ombres funestes

Au souvenir.

La mer est broyeuse d’histoire

Nulle trace humaine sur sa peau

Elle n’est pas comme la terre

Avec ses monuments commémoratifs

Ses statues. Les hommes ont besoin

De savoir que d’autres hommes

Sont morts avant eux

Pour la patrie ou par l’esprit

Ca leur donne cœur à l’ouvrage

Et combien ne vivent encore

Les malheureux

Qu’en vue de la postérité

Une belle croix sur le ventre

Et grands discours dessus leur boîte.

La mer s’en moque

La mer se moque des trophées

Des médailles sur la poitrine

Elle prend les hommes au début

De leur vie et les retient jusqu’à la mort.

Le passé d’un pêcheur dit bien

Son mouvement inéluctable

Il est très rare est-ce possible

Qu’un pêcheur n’ait pas eu pour père

Un autre pêcheur

On ne s’improvise pas

Homme sur la mer sur ses reins

Pas plus hélas que fonctionnaire

C’est dans le sang

Plus ou moins pâle impatient

Et puis mon Dieu

Il faut de tout pour faire un monde

Autant en emporte le vent.

----------------------------------------      

Poèmes bleus  

Editions Gallimard, 1962

     Du même auteur :

« On meurt de rire…. » (10/08/2014)

« Mon coeur bredouille… » (16/10/2016)

« Il y a un bruit près de chez moi… » (16/10/2017)

« Il n’y a rien ... » (16/10/2018)

« Ces envies de vivre ... » (16/10/2019)