desnos3[1]

 

Les espaces du sommeil

 

Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles du monde

   et la grandeur et le tragique et le charme.

Les forêts s’y heurtent confusément avec des créatures de

   légende et cachées dans les fourrés.

Il y a toi.

Dans la nuit il y le pas le promeneur et celui de l’assassin

   et celui du sergent de ville et la lumière du réverbère et

   celle de la lanterne du chiffonnier.

Il y a toi.

Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage des pays

   où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule et les premiers

   frissons de l’aube.

Il y a toi.

Un air de piano, un éclat de voix.

Une porte claque. Une horloge.

Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels.

Mais pas encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse.

Il y a toi l’immolée, toi que j’attends.

Parfois d’étranges figures naissent à l’instant du sommeil et

   disparaissent.

Quand je ferme les yeux, des floraisons phosphorescentes

   apparaissent et se fanent et renaissent comme des feux

   d’artifices charnus.

Des pays inconnus que je parcours en compagnie de créatures.

Il y a toi sans doute, ô belle et discrètes espionne.

Et l’âme palpable de l’étendue.

Et les parfums du ciel et des étoiles et le chant du coq d’il y a

   2000 ans et le cri du paon dans des parcs en flamme et des

   baisers.

Des mains qui se serrent sinistrement dans une lumière blafarde

   et des essieux qui grincent sur des routes médusantes.

Il y a toi sans doute que je ne connais pas ; que je connais au contraire.

Mais qui, présente dans mes rêves, t’obstines à s’y laisser deviner

   sans y paraître.

Toi qui restes insaisissable dans la réalité et dans le rêve.

Toi qui m’appartiens de par ma volonté de te posséder en illusion mais

   qui  n’approches ton visage du mien que mes yeux clos aussi bien au

    rêve qu’à la réalité.

Toi qu’en dépit d’un rhétorique facile où le flot meurt sur les plages,

où la corneille vole dans des usines en ruines,

où le bois pourrit en craquant sous un soleil de plomb,

Toi qui est la base de mes rêves et qui secoues mon esprit plein de

   métamorphoses et qui me laissent ton gant quand je baise ta main.

Dans la nuit, il y a les étoiles et le mouvement ténébreux de la mer, des

   fleuves, des forêts, des villes, des herbes, des poumons de millions et

   de millions d’êtres.

Dans la nuit il y a les merveilles du monde.

Dans la nuit, il n’y a pas d’anges gardiens mais il y a le sommeil.

Dans la nuit il y a toi.

Dans le jour aussi.

Poèmes à la mystérieuse,

in, Revue " La révolution surréaliste, N° 7, 15 juin 1926"

Du même auteur :

J’ai tant rêvé de toi (06/08/14)

O douleurs de l’amour ! (06/08/2016)

Infinitif (06/08/2017)

Baignade (06/08/2018)

De la rose de marbre à la rose de fer (06/08/2019)