contributor_1457_195x320[1]

 

Carpe Diem

 

Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,

D’un gris doux, la terre est bleue et le ciel bas

Semble tout à la fois désespéré et tendre ;

Et vois la salle de la petite auberge

Si gaie et si bruyante en été, les dimanches,

Et où nous sommes seuls aujourd’hui, venus

De Naples, non pour voir Baïes et l’entrée des Enfers,

Mais pour nous souvenir mélancoliquement.

 

Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,

Mon amie, ô ma bonne amie, ma camarade !

Je crois qu’il est pareil au jour

Où Horace composa l’ode à Leuconoé.

C’était aussi l’hiver, alors, comme l’hiver

Qui maintenant brise sur les rochers adverses la mer

Tyrrhénienne, un jour où l’on voudrait

Écarter le souci et faire d’humbles besognes,

Être sage au milieu de la nature grave,

Et parler lentement en regardant la mer...

 


Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...

Te souviens-tu de Marienlyst ? (Oh, sur quel rivage,

Et en quelle saison sommes-nous ? je ne sais.)

On y va d’Elseneur, en été, sur des pelouses

Pâles ; il y a le tombeau d’Hamlet et un hôtel

Éclairé à l’électricité, avec tout le confort moderne.

C’était l’été du Nord, lumineux, doux voilé.

Souviens-toi : on voyait la côte suédoise, en face,

Bleue, comme ce profil lointain de l’Italie.

Oh ! aimes-tu ce jour autant que moi je l’aime ?

 

Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...

Oh ! que n’ai-je passé ma vie à Elseneur !

Le petit port danois est tranquille, près de la gare,

Comme le port définitif des existences.

Vivre danoisement dans la douceur danoise

De cette ville où est un château avec des dômes en bronze

Vert-de-grisés ; vivre dans l’innocence, oui,

De n’importe quelle petite ville, quelque part,

Où tout le monde serait pensif et silencieux,

Et où l’on attendrait paisiblement la mort.

 

Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,

Et laisse-moi cacher mes yeux dans tes mains fraîches ;

J’ai besoin de douceur et de paix, ô ma sœur.

Sois mon jeune héros, ma Pallas protectrice,

Sois mon certain refuge et ma petite ville ;

Ce soir, mi Socorro, je suis une humble femme

Qui ne sait plus qu’être inquiète et être aimée.

 

A.O Barnabotth. Ses oeuvres complètes,

Editions de la Nouvelle Revue Française, 1913

 

Du même auteur :

Thalassa (22/10/2016)

 

Prologue (22/10/2017)