roumain[1]

 

Bois d’ébène

 

Prélude.

 

Si l’été est pluvieux et morne

si le ciel voile l’étang d’une paupière de nuage

si la palme se dénoue en haillons

si les arbres sont d’orgueil et noirs dans le vent et la

   brume

si le vent rabat vers la savane un lambeau de chant funèbre

si l’ombre s’accroupit autour du foyer éteint

si une voilure d’ailes sauvages emporte l’île vers les naufrages

si le crépuscule noie l’envol déchiré d’un dernier mouchoir

et si le cri blesse l’oiseau

tu partiras

 

abandonnant ton village

sa lagune et ses raisiniers amers

la trace de tes pas dans ses sables

le reflet d’un songe au fond d’un puits

et la vieille tour attachée au tournant du chemin

comme un chien fidèle au bout de sa laisse

et qui aboie dans le soir

un appel fêlé dans les herbages…

 

Nègre colporteur de révolte

tu connais les chemins du monde

depuis que tu fus vendu en Guinée

une lumière chavirée t’appelle

une pirogue livide

échouée dans la suie d’un ciel de faubourg

 

Cheminées d’usines

palmistes décapités d’un feuillage de fumée

délivrent une signature véhémente

 

La sirène ouvre ses vannes

du pressoir des fonderies coulent un vin de haine

une houle d’épaules l’écume des cris

et se répand dans les ruelles

et fermente en silence

dans les taudis cuves d’émeute

 

Voici pour ta vois un écho de chair et de sang

noir messager d’espoir

car tu connais tous les chants du monde

depuis ceux des chantiers immémoriaux du Nil

 

Tu te souviens de chaque mot le poids des pierres

   d’Egypte

et l’élan de ta misère a dressé les colonnes des temples

comme un sanglot de sève la tige des roseaux

 

Cortège titubant ivre de mirages

sur la piste des caravanes d’esclaves

élèvent

maigres branchages d’ombres enchaînés de soleil

des bras implorants vers nos dieux

 

Mandingue Arada Bambara Ibo

gémissant un chant qu’étranglaient les carcans

(et quand nous arrivâmes à la côte

Mandingue Bambara Ibo

quand nous arrivâmes à la côte

Bambara Ibo

il ne restait de nous

Bambara Ibo

qu’une poignée de grains épars

dans la main du semeur de la mort)

 

Ce même chant repris aujourd’hui au Congo

 

Mais quand donc ô mon peuple

les hivers en flamme dispersant un orage

d’oiseaux de cendre

reconnaîtrai-je la révolte de tes mains ?

 

Et que j’écoutai aux Antilles

car ce chant de négresses

qui t’enseigna négresse ce chant d’immense

peine

négresse des Îles négresse des plantations

cette plainte désolée

 

Comme dans la conque le souffle oppressé des mers

 

Mais je sais aussi un silence

un silence de vingt-cinq mille cadavres nègres

de vingt-cinq mille traverses de Bois- d’Ebène

 

Sur les rails du Congo -  Océan

mais je sais

des suaires de silence aux branches des cyprès

des pétales de noirs caillots aux ronces

de ce bois où fut lynché mon frère de Géorgie

et berger d’Abyssinie

 

Quelle épouvante te fit berger d’Abyssinie

et masque de silence minéral

quelle rosée infâme de tes brebis un troupeau de marbre

dans les pâturages de la mort

 

Non il n’est pas de cangue ni de lierre pour l’étouffer

de geôle de tombeau pour l’enfermer

d’éloquence pour le travestir des verroteries du mensonge

 

le silence

 

plus déchirant qu’un simoun de sagaies

plus rugissant qu’un cyclone de fauves

et qui hurle

s’élève

appelle

vengeance et châtiment

un raz de marée de pus et de lave

sur la félonie du monde

et le tympan du ciel crevé sous le poing

de la justice

 

Afrique j’ai gardé ta mémoire Afrique

tu es en moi

 

Comme l’écharde dans la blessure

comme un fétiche tutélaire au centre du village

fais de moi la pierre de ta fronde

de ma bouche les lèvres de ta plaie

de mes genoux les colonnes  brisées de ton abaissement…

 

     POURTANT

je ne veux être que de votre race

ouvriers paysans de tous les pays

ce qui nous sépare

les climats l’étendue l’espace

les mers

un peu de mousse de voiliers dans un baquet d’indigo

une lessive de nuages séchant sur l’horizon

ici des chaumes un impur marigot

là des steppes tondues aux ciseaux du gel

des alpages

la rêverie d’une prairie bercée de peupliers

le collier d’une rivière à la gorge d’une colline

le pouls des fabriques martelant la fièvre des étés

d’autres plages d’autres jungles

l’assemblée des montagnes

habitée de la haute pensée des éperviers

d’autres villages

 

Est-ce tout cela climat étendue espace

qui crée le clan la tribu la nation

la peau la race et les dieux

notre dissemblance inexorable ?

 

Et la mine

et l’usine

les moissons arrachées à notre faim

notre commune indignité

notre servage sous tous les cieux invariable ?

 

Mineur des Asturies mineur nègre de Johannesburg métallo

de Krupp dur paysan de Castille vigneron de Sicile paria

des Indes

(je franchis ton seuil – réprouvé

je prends ta main dans ma main – intouchable)

garde rouge de la Chine soviétique ouvrier allemand de la

prison de Moabit indio des Amériques

 

Nous rebâtirons

Copen

Palenque

et les Tiahuanacos socialistes

 

Ouvrier blanc de Détroit péon noir d’Alabama

peuple innombrable des galères capitalistes

le destin nous dresse épaule contre épaule

et reniant l’antique maléfice des tabous du sang

nous foulons les décombres de nos solitudes

 

Si le torrent est frontière

nous arracherons au ravin sa chevelure

intarissable

si la sierra est frontière

nous briserons la mâchoire des volcans

affirmant les cordillères

et la plaine sera l’esplanade d’aurore

où rassembler nos forces écartelées

par la ruse de nos maîtres

 

Comme la contradiction des traits

se résout en l’harmonie du visage

nous proclamons l’unité de la souffrance

et de la révolte

de tous les peuples sur toute la surface de la terre

 

et nous brassons le mortier des temps fraternels

dans la poussière des idoles.

 

Bois- d’Ebène,  

Imprimerie Henri Deschamps, Port-au-Prince (Haïti), 1945

 

  Du même auteur :  

Nouveau serment nègre (24/07/2016)

Madrid (24/07/2017)