daumal[1]

Nénie

 

 Ne parlez plus des plaines avec cette tendresse


ne parlez plus des neiges, ne parlez plus du cœur

laissez s'échauffer les vins vénéneux

entre les paumes de la vie,

ne parlez plus des mers en remuant le cœur,

ne parlez plus des fleuves, laissez sécher vos lèvres

et laissez se glacer le sang des vieux désirs

entre vos mâchoires de mort,

ne parlez plus du ciel en palpitant des lèvres,

ne parlez plus du vent, laissez la nuit grossir,

laissez la nuit s'engraisser de vos souffles

auprès des trous de vos narines,

ne parlez plus du feu de votre voix d'esclave,

ne parlez plus de votre roi, l'ancien soleil,

laissez-le se coucher et s'éteindre en boue noire,

dans la vie courbe de vos crânes.

Ne parlez plus du cœur!

Votre langue est pourrie et votre souffle froid,

vos regards vides regardent la nuit,

des mondes morts accouplés emplissent vos yeux,

ne parlez plus dans l'air des hommes.

Essayez seulement de sourire,

vous entendrez gémir tous vos os calcinés,

le rire ondulera dans un ciel rapiécé.


et la toile du monde aura des sanglots sourds. 


La musique des morts hoquette dans vos dents

— essayez de sourire aux fleurs ! —

vos pieds froids sont soudés à la terre sans yeux,

vous regardez partout de vos mille prunelles

mais nul ne voit vos yeux et vos yeux ne voient rien.

Le rire éclatera dans vos têtes sonores

— essayez de sourire aux oiseaux ! —

vos mains s'écailleront dans une odeur de plâtre,

riez à la poubelle et riez au balai.

L'espace même meurt avec les étincelles

que vous jetiez au vent de vie, et le temps meurt

en arrêtant vos vains sourires,

en figeant vos sanglots,

et vous gelez tout doucement dans les tourbières.



Un soleil inconnu brille dans la poussière

qui vole tout autour de vos cheveux séchés,

les vents de la folie portent à vos oreilles

une musique amère à vous briser les dents.

Des fleuves remontant à leurs sources jaillissent

de vos mains disloquées, de vos tempes trouées,

et le sol qui vous porte a des lueurs de soufre,

se creuse sous vos pieds et vous mord aux chevilles.

Votre rire a créé des étoiles nouvelles

que nous ne verrons pas,

et vous pouvez sourire à de nouveaux oiseaux

à des fleurs impossibles,

mais vous vivez derrière un mur de houille

et nos yeux saignent, nos prunelles se fendent

quand nous voulons vous voir

quand nous voulons vous voir avec des regards vides,

 

quand nous ne voulons plus sourire

 

ni sangloter dans le ventre céleste,

nos bras tournent grinçants dans les chambres de plomb.

La nuit de vérité nous coupe la parole.

 

 

In, Les Poètes du Grand Jeu, Présentation et choix de Zéno Bianu

Editions Gallimard (Poésie), 2003

 

Du même auteur :

Poème à Dieu et à l’homme (05/07/2014)

Mémorables (05/07/2016)

La seule (05/07/2017)

Fièvre blanche (05/07/2018)

Le grand jour des morts (04/07/2019)