AVT_Hubert-Juin_5865[1]

 

L’Aube brève

  

Ils passaient au-delà de la ligne des eaux si loin que l’horizon

courbe perdait le sens se retournait se détournait se couvrait

de corail plongeait dans la profondeur opaque se dissimulait

aux regards Nous devenions multiples chacun un océan une

épopée la guerre insidieuse du sang porté aux tempes par les

   servantes

attentives Cependant nous vivions hors de vue dans l’oubli

feuillu, à la chair tendre

 

Venaient les libations des fêtes impériales les défilés entre les rocs

avec le chêne là-haut qui menaçait L’ombrage des feuillures présidait

La famille roncière s’assemblait dans le silence peint du damier

Il y avait le saute-mouton des nuages et les gouffres braillards

 

C’étaient des kermesses d’enfants sous le défilé souverain des arbres

qui ne nous pardonnaient rien Faisaient halte aux tisons du ciel

des cortèges d’anges Nous avions promesse de corps offerts de chair

L’impérieuse besogne brûlait nos reins : il demeurait de nous

un fantôme d’osier, le mannequin sournois qui est dans la douve

herbue d’entre les cuisses les jambes et sous le ventre l’ordinateur

du rêve Dès lors nous marchions aux rives du canal, là-bas, dans

la Flandre et l’eau miroir ténu ne nous a plus quittés

 

Il y avait donc de l’eau à la marche pesante et verte des arbres qui

s’en allaient devant et les péniches telles des chiennes en sommeil

qui rêvent à grands cris la tête éclate la sueur pardonne et l’onde

revient avec les dignitaires les conquérants et les navigateurs

   éblouis

du papier peint de notre enfance La fièvre a découvert le monde Je

dors dans un lit clair sous l’éclat bref de l’oublieux désir

Recroquevillée, l’insomnie « essayant de se réchauffer le bout

des doigts sous les bras » mais que suis-je occupé dans ce jardin

à tracer ces lettres cette citation venue de rien qui tremble de

froid dans le ciel gris de la syntaxe avec ce qui change et

cela ne modifie rien au cours des mots qui courent,  à la ligne

s’il vous plaît Il faut bien que le poème reprenne souffle

 

s’emploie aux lignes pliées – couleurs – par les bohémiennes

pythies ici mandées par ce mort aux gants verts que je ne connais

pas je le jure Les devineresses le profèrent : j’ai des gants

d’arbre

 

L’enterrement de la nuit

                     Le poème ensablé au coeur des branches

 

Il y avait un nid tressé de fils au van des branches : hurlant

les mots parmi les nuages voyageurs pressés et l’océan rompu

aux équinoxe de ses oiseaux blancs on penserait à des parenthèses

à des chapitres épinglés dans les livres impairs du temps qui passe

et pourquoi faudrait-il contenir la voix du temps disciples dociles

du commerce des mots

                  Le statut des mots

 

La statue des feuilles lorsque l’aube s’immobile parce que le gel

parle plus haut Sa voix s’élève dans l’air lourd cloue les chouettes

aux vantaux des fermes avec des clous souillés sème le sang

dresse les chevaux du ciel en des calvacades nébuleuse et

rouillées

 

L’aube brève à peine paraît-elle qu’elle s’efface déjà Le deuil

 

Le cheval bleu, Editions Rougerie, 1975

 

Du même auteur :

V.H.  (03/07/2016)

« Où sont les appels de la lumière… » (11/12/2017)