jean_metellus_0[1]

 

Au pipirite chantant

 

Au pipirite chantant le paysan haïtien a foulé le seuil du jour et

   dessine dans l’air, sur les pas du soleil, une image d’homme en

   croix étreignant la vie

   Puis bénissant la terre du vent pur de ses vœux, après avoir

   salué l’azur trempé de lumière, il arrose  d’oraison la montagne

   oubliée, sans faveurs, sans engrais 

Au pipirite chantant  pèse la menace d’un retour des larmes 

Au pipirite chantant les heures sont suspendues aux lèvres des

   plantations

 

Si revient hier que ferons-nous ?

 

Et le paysan haïtien enjambe chaque matin la langue de l’aurore

   pour tuer le venin de ses nuits et rompre les épines de ses

   cauchemars

Et dans le souffle du jour tous les loas sont nommés    

 

Au pipirite chantant le paysan haïtien, debout, aspire la clarté,

   le   parfum des racines, la flèche des palmiers, la frondaison

   de l’aube

Il déboute la misère de tous les pores de son corps et plonge

   dans la glèbe ses doigts magiques 

Le paysan haïtien sait se lever le matin  pour aller ensevelir un  

   songe, un souhait

Sur des terrasses vêtues de pourpre il est happé par la vie, par

   les yeux des caféiers, par la chevelure du maïs se nourrissant 

   des feux du ciel

Le paysan haïtien au pipirite chantant lève le talon contre la

   nuit et va conter à la terre ses misères dans l’animation d’une

   chandelle

Et son oreille croit plus à la patience des végétaux qu’au vertige

   du geste, à l’insurrection des herbages plutôt qu’aux prodiges

   du sermonnaire

Car il méprise la mémoire et fabrique des projets

Il révoque le passé tressé par les fléaux et les fumées

Et dès le point du jour il conte sa gloire sur les galeries  fraîches

   des jeunes pousses

 

A la barbe des dieux, un baume infatigable enchante les feuillages,

   murmure dans les ruisseaux, s’enracine dans le sol, babille dans

   les basse-cours, rugit dans l’océan, épie les hommes et azure

    l’horizon

Et le paysan accuse destin baigné de nuit, journées sans arôme, 

   sommeil lavé de larmes et vie aux fibres brisées

Au pipirite chantant dans l’eau pure de la source, le paysan se

   rase, rafraîchit ses jours et attend la caresse du soleil

Au pipirite chantant ce prince d’avant-jour s’habille d’innocence,

   agrippe les sentiers et bénit l’existence

Et le sursaut de ses efforts exalte les vergers repus de germes,

   d’épis, de sueurs humaines

 

Dans le roucoulement de l’aube

Sa femme endiablée, sonore de mal-aise,  pressait les pas

   de la grâce

Debout avant le jour dans les éclats d’un songe

Cheveux dénoués, narines inquiètes tâtant les miettes de

   la vie

Les yeux affamés de signes

Oreilles en alerte, intrépides, mesurant le champ du silence,

   explorant le ressac des heures, en vérité attentives à

   toutes les rafales des ondes

La mère, la mère debout a fait le tour de la maison

Saoulée, sans sourire et sans sexe, sans loisirs, sans désirs,

   elle s’attaquait aux vapeurs de la peur, aux serrures de la

   solitude, aux peines qui fleurissaient dans l’aube

Elle murmurait, repassait, débrouillait un cauchemar

Et les fumées de la foi jaillissaient camouflées des coloris

   de l’enfer, tannées, perdues dans l’estuaire des tempes,

   soufflées par la soif

Ainsi pour elle commençait le blasphème

Car un mot effrité est un monde chaviré, une parole délavée,

   une poitrine offensée, un plaisir englouti, un levain contrarié

Pour cette mère se levait la vie

De son jeûne surgissaient des souvenirs saccagés, des gisements

   d’impatience,

Et toutes les mères souffraient dans une savane somptueuse parmi

   les anolis, les assises des termites, les tiques, les fourmis

Avant la pointe du jour cette mère méditait

Sur la matrice plus féconde que la terre

Sur les pousses et les gousses de son corps

Sur le sang noir de chaque lunaison

Sur les volcans qu’animent ses hanches

Cette mère hélait la vie, la blâmait, mesurant le brisement

   de ses jouissances

Elle étourdissait la foi

Ses jours sculptaient un amas de tessons

Ses efforts offusquaient le sort

L’enfer dans son foyer jappait

Et qui peut accomplir les desseins de l’enfer si ce n’est le

   démon lui-même

Le diable tonnait

L’héritière de l’enfer chantait

Elle brassait sa raison poivrée dans la fanfare des funérailles

Le diable l’a purifiée et elle s’est endiablée

Pour le sommeil et le pain de ses fils

Et l’arbre à pain lui tint ce discours :

L’écorce de ma santé a grandi

Je suis le conquérant des îles

Géant et généreux

Paré comme de cheveux froissés

Comme une aigrette rebelle

Hérissé d’humeurs, de prodiges

Vêtu de la chair même du jour

Ma frondaison assiste au repos du midi

Entrailles roses des sanglots du monde

Comme un pain de sève silencieuse

Huppé comme une comète j’écoute les débats du soir

   Et ma ramure, mon aubier, mon pied et mon houppier décousent les

les contes, les plaintes, remuent l’impact de la vision et raniment les rêves

Mon front mesure l’élan de tout vœu

Car j’ai logé en tous ma chanson frissonnante

Et j’ai donné le plus actif de ma moelle au murmure de la faim

J’ai affecté d’éclat la souveraineté du corps

Mon épaule ivre délivre toute vertu

Ma peau, ma chair, lumière

Ma grandeur et ma houppe

Tige agreste de l’été, cime frondescente et touffue

Les voilà prêtes à la révolution

Je dis oui au souffle des Caraïbes

Je trafiquerai de la violence

J’effeuillerai le repos

Comme le soleil baignant la terre

Comme les piquants dérouillant les pieds du voyageur

               Nu, ailé, effilé

               Je serai là le jour des grandes cérémonies

comme un sentier  brillant, sensualité claire et vigile,

mouillé comme le désir alerte et boursouflé

               Je protègerai les outrés et les insoumis,

les indignés et les émeutiers

               Mes fruits par grappe se livreront

               La glèbe entière fourmillera de graines et de drupes

               Je serai le bras des mutins, le glaive des indigents

               Et sur tout homme et sur toute vie je répandrai l’arôme

salace des grandes insurrections

 

Au piripite chantant chaque goutte de rosée, chaque branche

   frémissante, le vent caressant les tonnelles, sont messagers

   des esprits

Au piripite chantant la tristesse peint le cœur

L’espoir lui-même est sulfureux

La campagne avive ses mystères

Elle traque déjà ses morts

Son ventre est gros de portée de soucis

Les morts grandissent sous les vivants

Et la plaine d’Haïti a reçu son brin d’eau

          L’eau de la source amenée par les canaux

          L’eau du ciel comme un toit de rosée

          L’eau des yeux comme un enfant sans pain

          Le sang d’une mère happée par le délire

 

Au piripite chantant

In,  Revue « Les Lettres Nouvelles »

Editions Denoël,1973