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De l’absence de s’amie

 

   Après que sur le bord du Rhône, 

Et que sur celui de la Saône 

J'ai plaint longuement ma douleur, 

Je viens aux rivages d'Isère, 

Rempli d'amoureuse chaleur, 

Lamenter ma vieille misère 

S'empirant d'un nouveau malheur.

 

  Car plus en moi-même je pense 

D'amoindrir mon mal par l'absence, 

Ou par l'éloignement des lieux, 

Et plus il croit dedans mon âme, 

Pour ne voir plus les deux beaux yeux, 

Ni les beaux cheveux de ma dame, 

Qui peuvent captiver les Dieux.

   L'amour me fait haïr moi-même, 

Le bien me fait un mal extrême, 

Et le feu trop chaud me pâlit, 

Le repos, hélas ! me travaille, 

Le veiller m'est somme, et le lit 

M'est un camp de dure bataille,

Où vivant on m'ensevelit.

   Le pleurer me plaît, et le rire

M'apprête un contraire martyre,

Le repos m'est venin et fiel,

Au lieu de paix j'ai toujours guerre,

Je vois sans yeux, et vole au ciel

Sans jamais départir de terre,

Où jeune je semble être vieil.

 

  J'espère et crains d'un seul courage,

Mon profit m'apporte dommage,

Et le jour le plus serein qui luit

Ne m'est que ténèbre mortelle,

Bref, j'ai sans fin soit jour ou nuit

D'un vieil désir peine nouvelle,

En suivant celle qui me fuit.

   Ô beaux yeux bruns de ma maîtresse, 

Ô bouche, ô front, sourcil, et tresse,

Ô ris, ô port, ô chant et voix,

Et vous, ô grâces que j'adore!

Pourrai-je bien quelque autrefois

Vous voir et vous ouïr encore

Comme je fis en l'autre mois ?

   Rivages, monts, arbres et plaines,

Rivières, rochers et fontaines,

Antres, forêts, herbes et prés,

Voisins du séjour de la belle,

Et vous petits jardins secrets,

Je me meurs pour l'absence d'elle,

Et vous vous égayez auprès.

 

Les Odes d’Olivier de Magny, de Cahors en Quercy,

André Wechel, imprimeur-libraire, 1559

 

Du même auteur :

Sonnet à  Mesme (16/06/2015)

« Gordes, que ferons-nous ?.. » (18/06/2017)

Au Roi (18/06/2018)

« Je cherche paix... » (18/06/2019)