AVT_Jacques-Reda_6702[1]

Elégie de la petite gare

 

Même quand je serai plus vieux, ou si la mort me pince,

Je t’attendrai dans ces quartiers des gares de province

Qui sont identiques partout : des villas, des jardins

Avec des haricots, des lis et des tas de rondins

Autour de hangars dispersés dans la plate étendue

Où n’apparaît jamais au loin que la flèche perdue

De Sainte-Quelque-chose dont le retable est fameux,

Ou souvent rien : le proche est nul, les lointains sont fumeux,

Le nom de la localité suppose une rivière,

Mais où coule telle ? - le pont est sombre, ferroviaire,

Et par-delà des toits trop bleus, trop rouges, qu’y a-t-il 

Sinon le même air à la fois inerte et volatil

Où le passant aventureux en un moment s’égare ?

De sorte qu’il vaut mieux rester au café de la Gare

Sous un parasol  jaune et vert, ou peut-être au buffet,

Devant les quais où le soleil solitaire  refait

Les cent pas entre deux poteaux de fer dont l’ombre dense

Tourne vers l’heure d’une improbable correspondance.

 

Oui, c’est là que je veux attendre. Et si tu ne viens pas,

Dans les traces du soir muet j’irai mettre mes pas.

Je l’accompagnerai le long des plates avenues

Qui cherchent le centre et n’y sont  encore parvenues

Que par hasard après des virages et des détours

Par les ronds- points fleuris déroutants pour les carrefours

Où l’abribus toujours désert lui-même se résigne.

Un boulevard d’arbres chétifs retrouvera la ligne

Du chemin de fer, et j’aurai manqué le dernier train. 

Alors j’attendrai de nouveau : demain, après-demain.

C’est très facile, dans ces lieux qui n’existent qu’à peine.

Pour quelqu’un qui n’existe plus, ou si peu. La semaine,

Les mois puis les ans passeront et, lorsque tu viendras,

Je sais qu’en transparence enfin tu me reconnaîtras.

 

L’Adoption du système métrique,

Editions Gallimard, 2004

Du même auteur :

Aux environs (10/04/2016)

Pluie du matin (23/04/2017)

« Quand montant de la porte d’Orléans… » (10/04/2018)

Oraison du matin (10/04/2019)