Zavada-vilem[1]

L’attente de l’enlèvement

 

Dans ces heures d’après-midi

qui déjà préludent au crépuscule

 

quelqu’un joue au piano

une musique de nostalgie plaintive

où se brise mélodieusement

quelque chose de plus fragile qu’un cristal,

d’aussi fragile qu’une âme.

 

Les fenêtres une par une s’éclairent

et derrière s’enflamment les yeux de femmes,

comme si quelqu’un allait

d’une pièce à l’autre

et allumait

pour quelqu’un

qu’elles s’attendraient à voir, le soir même,

venir sous leurs fenêtres

pour les enlever.

 

Sombre et ardent,

fier, passionné,

un cracheur de feu

et avaleur de sabres,

grandi dans la rue,

qui avec colère et tristesse

montait la garde sous les gouttières

alors qu’à l’intérieur

on faisait la fête.

 

Peut-être était-ce la vie

Un messie, qui sait.

Tout ruisselant de nuit.

Rayonnant de clarté.

 

Personne ne l’ayant reconnu,

il s’en est allé plus loin

pour ne jamais revenir.

 

Derrière les rideaux des salons

de jeunes filles blêmes, blotties

écrasent sous leurs paupières

des larmes diamantines

 

et leurs mères,

ces splendides égoïstes,

reines de fêtes et de premières,

de réceptions d’ambassade

et de garden-parties de charité,

ferraillant de leurs robes d’argent,

parées des bijoux de baisers,

ayant claqué la porte de l’espoir

avec une vaste traîne de soupirs

pas à pas descendent l’escalier

vers les hospices de la vieillesse.

 

Ville de lumière, 1950

 

Traduit du tchèque par Petr Kràl

In, « Anthologie de la poésie tchèque contemporaine, 1945-2000 »

Editions Gallimard (Poésie), 2002