Kateb_Yacine[1]

Poussière de Juillet

 

Le sang

Reprend racine

Oui

Nous avons tout oublié

Mais notre terre

En enfance tombée

Sa vieille ardeur se rallume

 

Et même fusillés

Les hommes s’arrachent à la terre

Et même fusillés

Ils tirent la terre à eux

Comme une couverture

Et bientôt les vivants n’auront plus où dormir

 

Et sous la couverture

Aux grands trous étoilés

Il y a tant de morts

Tenant les arbres par la racine

Le cœur entre les dents

 

Il y a tant de morts

Crachant la terre par la poitrine

Pour si peu de poussière

Qui nous monte à la gorge

Avec ce vent de feu

 

Ainsi qu’un boulet rouge

Aveugle

Sans retour

Quel ancêtre abattu t’oublia dans son crâne

Fleur de poussière éclose aux lèvres du Rhummel

Laitance d’enfant sevré

Qui fit pousser nos dents toutes neuves ?

 

Tant de fois abattu

L’ancêtre au loin s’obstine

Sa tête

Au fond du fleuve

Et du soleil

Détale

 

Et la tête tranchée n’a pas subi l’éclipse

N’a pas cessé de luire ainsi qu’un boulet rouge

Issu d’un autre orage et d’une autre tribu

 

N’enterrez pas l’ancêtre

Tant de fois abattu

Laissez-le renouer la trame de son massacre

Il ne renonce pas

A déserter son ombre

L’orphelin de Grenade

Mûri en étranger

Ni à faire éclater son cœur entre nos dents

N’enterrez pas l’ancêtre tant de fois abattu

Le cavalier qui gronde et sourit dans son gouffre

Après nous il galope

Rouge et noir  jour et nuit

En un renversement amer et lumineux

 

N’enterrez pas l’ancêtre

Sauvagement abattu

Il ne renonce pas à la lumière

Ce possesseur des renversements amers de l’iris

Tout près du vieux requin

Qu’habitent ses victimes

Près de l’ancêtre muré vif

Git le secret de l’être

Atroce inespéré

 

N’enterrez pas l’ancêtre

Il dort

Sur un tableau de roc

Il déroule d’autres désastres

Pour les adolescents

Assis sur son coursier

Et il retourne l’un après l’autre

Trop de visages d’enfants précoces

Qui auraient pu être les siens

Il suspend dans l’orage

Le rire de la cascade

Sur le Rhummel trahi

Et muet il écoute

Ainsi qu’un ouragan allongé sur sa lance

 

Mais qu’avons –nous l’un après l’autre à tomber devant lui ?

 

Pareil au javelot tremblant

Qui le transperce

Nous ramenons à notre gorge

La longue escorte des assassins

 

Révolution africaine, Paris, 24 juillet 1964