crbst_Charles_peguy011[1]

Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,

Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.

Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance

En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

 

 Voici que je m’en vais en des pays nouveaux :

Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;

Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,

Je m’en vais commencer là-bas des tâches neuves. 

 

Et pendant ce temps-là, Meuse ignorante et douce,

Tu couleras toujours, passante accoutumée,

Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse, 

O Meuse inépuisable et que j’avais aimée. 

                             

                            Un silence 

Tu couleras toujours dans l’heureuse vallée ;

Où tu coulais hier, tu couleras demain.

Tu ne sauras jamais la bergère en allée,

Qui s’amusait, enfant, à creuser de sa main

Des canaux dans la terre, - à jamais écroulés. 

 

La bergère s’en va, délaissant les moutons,

Et la fileuse va, délaissant les fuseaux.

Voici que je m’en vais loin de tes bonnes eaux,

Voici que je m’en vais bien loin de nos maisons. 

 

Meuse qui ne sais rien de la souffrance humaine,

O Meuse inaltérable et douce à toute enfance,

O toi qui ne sais pas l’émoi de la partance,

Toi qui passes toujours et qui ne pars jamais

 toi qui ne sais rien de nos mensonges faux, 

 

O Meuse inaltérable, ô Meuse que j’aimais,

  

                              Un silence

 

Quand reviendrai-je ici filer encor la laine ?

Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous ?

Quand nous reverrons-nous ? et nous reverrons-nous ? 

 

Meuse que j’aime encore, ô ma Meuse que j’aime. 

 

Jeanne d’Arc, A Domrémy,1897