sullyprudhomme[1]

Sur l’eau

 

Je n'entends que le bruit de la rive et de l'eau, 

Le chagrin résigné d'une source qui pleure 

Ou d'un rocher qui verse une larme par heure, 

Et le vague frisson des feuilles de bouleau. 

 

Je ne sens pas le fleuve entraîner le bateau, 

Mais c'est le bord fleuri qui passe, et je demeure ; 

Et dans le flot profond, que de mes yeux j'effleure, 

Le ciel bleu renversé tremble comme un rideau. 

 

On dirait que cette onde en sommeillant serpente, 

Oscille, et ne sait plus le côté de la pente : 

Une fleur qu'on y pose hésité à le choisir. 

 

Et, comme cette fleur, tout ce que l'homme envie 

Peut se venir poser sur le flot de ma vie, 

Sans désormais m'apprendre où penche mon désir. 

 

 

Les Epreuves,

Alphonse Lemerre éditeur, 1866

Du même auteur : Le cygne (07/11/2019)