shakespeare[1]

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C’est quand mon œil est clos qu’il voit le mieux encor :

Il regarde le jour choses dont il n’a cure

Mais se pose sur toi en rêve quand je dors

Et, clair obscurément, s’éclaire en l’ombre obscure.

O toi dont l’ombre donne aux ombres la clarté,

Quel régal donnerait de ton ombre la forme

Au jour clair, par tes feux bien plus clairs éclairé,

Quand luit si vivement ton ombre aux yeux qui dorment !

Quel comble pour mes yeux s’ils te voyaient ainsi

Au jour vivant, quand vient ta belle ombre imparfaite

Percer mon lourd sommeil en la mort de la nuit,

Et qu’alors sur mes yeux sans vue elle s’arrête !

     Tous mes jours sont des nuits tant que je ne te vois,

     Et mes nuits de clairs jours quand je rêve de toi.

 

Traduit de l’anglais par Jean Fuzier,

Editions Gallimard, 1959

 

C’est quand mes yeux sont le mieux clos, qu’ils voient le mieux,

Car durant tout le jour, ils regardent sans voir,

Mais quand je dors, en rêve, ils se tournent vers toi.

Leur nuit s’éclaire, où ta claire image les guide.

 

Or toi, dont l’ombre fait ainsi les ombres claires,

Qu’il serait doux à voir, ton corps, non plus son ombre,

Dans le grand jour, toi plus lumineux que le jour,

Si pour des yeux fermés ton fantôme rayonne !

 

Qui certes, que mes yeux auraient donc de bonheur

A se poser sur toi, aux feux vivants du jour,

Si dans l’inerte nuit ta belle ombre elle seule

Dans le pesant sommeil s’impose aux yeux aveugles.

 

Tous mes jours sont des nuits jusqu’au jour de te voir,

Jours clairs, les nuits où tu te montres dans mes rêves.

 

 Traduit de l’anglais par Henri Thomas

In, "Oeuvres complètes de Shakespeare, Tome 7"

Editions Formes et Reflets, 1961

 

     Quand je cille mes yeux, alors mes yeux voient mieux, car tout le jour ils

voient choses non absorbées ; mais quand je dors en rêve ils regardent vers toi,

et brillant sombres sont conduits brillants dans le sombre.

     Et toi, dont l’ombre fait brillantes les ombres, comment ton ombre

formerait-elle heureuse forme au jour clair avec ta plus claire lumière, quand

aux yeux non voyants éclaire autant ton ombre !

     Comment, dis-je, pourraient mes yeux être bénis en regardant vers toi dans

la vive journée, quand dans la morte nuit ta belle ombre imparfaite à travers

lourd sommeil se colle aux yeux fermés !

     Tous les jours sont des nuits jusqu’à ce que je voie, et nuits de brillants

Jours où rêve te montre à moi.

 

 Traduit de l’anglais par Pierre Jean Jouve

In, "Sonnets de Shakespeare"

Editions du Sagittaire (Club français du livre, 1955)

 

C’est quand ils sont fermés que mes yeux voient le mieux.

Car ce qu’ils voient au long du jour ne leur importe ;

Mais quand je dors, c’est toi qu’ils contemplent en rêve,

Et, brillant dans leur nuit, vers toi va leur lumière.

Mais toi, dont l’ombre peut rendre les ombres claires,

Ton corps, forme de l’ombre, quelle vision heureuse

Ce serait, éclairé de ta clarté la plus grande

En plein jour, puisqu’aux yeux aveugles ton ombre brille !

Quel bonheur, je me dis, ce serait pour mes yeux

De te voir resplendir au sein du jour vivant

Puisqu’en la nuit profonde ta belle ombre imparfaite

Hante mes yeux sans vue dans leur pesant sommeil !

     Tous les jours me sont nuits quand je ne te vois point,

     Et les nuits des jours clairs quand tu parais en songe.

 

 

Traduit de l’anglais par Robert Ellrodt

In, « William Shakespeare, Oeuvres complètes. Poésies »

Editions Robert Laffont (Bouquins), 2002

Du même auteur :

« Lorsque quarante hivers… » /«When forty winters… »  (02/02/2016)

« Quand je compte les coups du balancier... » / « When I do count the clock... » (09/09/2021) 

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When most I wink, then do mine eyes best see,

For all the day they view things unrespected;

But when I sleep, in dreams they look on thee,

And darkly bright, are bright in dark directed.

Then thou, whose shadow shadows doth make bright,

How would thy shadow's form form happy show

To the clear day with thy much clearer light,

When to unseeing eyes thy shade shines so! 

How would, I say, mine eyes be blessed made

By looking on thee in the living day,

When in dead night thy fair imperfect shade

Through heavy sleep on sightless eyes doth stay!

All days are nights to see till I see thee,

And nights bright days when dreams do show thee me.    

 

SHAKE-SPEARES / SONNETS / Never before imprimed

Thomas Torpe, 1609

 Poème précédent en anglais :

Walt Whitman : Descendance d’Adam / Children of Adam (27/01/2015)

Poème suivant en anglais :

Jack Kerouac : Mexico City Blues (1er -2ème chorus / 1st–10th chorus) (08/02/2015)