breton_en_1927[1]

 

Ode à Charles Fourier

 

 En ce temps-là je ne te connaissais que de vue

            Je ne sais même plus comment tu es habillé 

            Dans le genre neutre sans doute on ne fait pas mieux 

Mais on ne saurait trop complimenter les édiles 

De t'avoir fait surgir à la proue des boulevards extérieurs 

C'est ta place aux heures de fort tangage 

Quand la ville se soulève 

Et que de proche en proche la fureur de la mer gagne ces coteaux tout spirituels         

Dont la dernière treille porte les étoiles 

Ou plus souvent quand s'organise la grande battue nocturne du désir 

Dans une forêt dont tous les oiseaux sont de flammes 

Et aussi chaque fois qu'une pire rafale découvre à la carène 

Une plaie éblouissante qui est la criée aux sirènes 

Je ne pensais pas que tu étais à ton poste 

Et voilà qu'un petit matin de 1937

            Tiens il y avait autour de cent ans que tu étais mort

En passant j'ai aperçu un très frais bouquet de violettes à tes pieds

            Il est rare qu'on fleurisse les statues à Paris 

            Je ne parle pas des chienneries destinées à mouvoir le troupeau 

Et la main qui s'est perdue vers toi d'un long sillage égare aussi ma mémoire

            Ce dut être une fine main gantée de femme 

            On aimait s'en abriter pour regarder au loin 

Sans trop y prendre garde aux jours qui suivirent j'observai que le bouquet

     était renouvelé 

           La rosée et lui ne faisaient qu'un 

Et toi rien ne t'eut fait détourner les yeux des boues diamantifères de la place Clichy

 

Fourier es-tu toujours là

Comme au temps où tu t'entêtais dans tes plis de bronze à faire dévier le train

     des baraques foraines

Depuis qu'elles ont disparu c'est toi qui es incandescent

 

Toi qui ne parlais que de lier vois tout s'est délié

Et sens dessus dessous on a redescendu la côte

Les lèvres entrouvertes des enfants boudant le sein des mères dénudées 

Et ces nacres d'épaules et ces fesses gardant leur duvet 

S'amalgament en un seul bloc compact et mat d'écume de mer 

Que saute un filet de sang

 

Sur un autre plan

Car les images les plus vives sont les plus fugaces 
  

           La manche du temps hume la muscade

           Et fait saillir la manchette aveuglante de la vie 

Sur un autre plan 

D'aucuns se prennent à choyer dans les éboulis au bord des mares 

Des espèces qui paraissent en voie de s'encroûter définitivement 

Mais qui les circonstances aidant ne semblent pas incapables d'une nouvelle reptation 

Et passent pour nourrir volontiers leur vermine 

On répugne à trancher leurs œufs sans coque 

Leur frai immémorial glisse sur la peur 

Tu les a connues aussi bien que moi 

Mais tu ne peux savoir comme elles sont sorties lissées et goulues de l'hivernage

            Tu pensais que sur terre la création d'essai qui avait nécessité des modèles

             carnassiers d'ample dimension n'avait pas résisté au premier déluge alors   

             que précisais-tu une deuxième création sur l'Ancien Continent et une

             troisième en Amérique avaient trouvé grâce devant un second déluge de

             sorte que l'homme qui en était issu pouvait attendre de pied ferme et même

             qu'il lui appartenait de précipiter à son avantage les créations 4, 5, etc… 

Dieu de la progression pardonne-moi c'est toujours le même mobilier 

On n'est pas mieux pourvu sous le rapport des contre-moules antirat et antipunaise 

Par ma foi les grands hagards de la faune préhistorique

Ne sont pas si loin ils gouvernent la conception de l'univers 

Et prêtent leur peau halitueuse aux ouvrages des hommes 

Pour savoir comme aujourd'hui le commun des mortels prend son sort 

Tâche de surprendre le regard du lamantin 

Qui se prélasse au zoo dans sa baignoire d'eau tiède 

Il t'en dira long sur la vigueur des idéaux 

Et te donnera la mesure de l'effort qui a été fourni 

Dans la voie de l’industrie attrayante 

Par la même occasion

Tu ne manqueras pas de t'enquérir des charognards 

Et tu verras s'ils ont perdu de leur superbe

            Le rideau jumeau soulevé 

Tu seras admis à contempler dans son sacre 

Une main de sang empreinte à l'endroit du cœur sur son tablier impeccable 

     le boucher-soleil 

Se donnant le ballet de ses crochets nickelés 

Pendant que les cynocéphales de l'épicerie 

Comblés d'égards en ces jours de disette et de marché noir 

A ton approche feront miroiter leur côté luxueux 

Parmi les mesures que tu préconisais pour rétablir l'équilibre de population

(Nombre de consommateurs proportionné aux forces productives) 

Il est clair qu'on ne s'en est pas remis au régime gastrosophique 

Dont l'établissement devait aller de pair avec la légalisation des mœurs phanérogames 

On a préféré la bonne vieille méthode

Qui consiste à pratiquer des coupes sombres dans la multitude fantôme

Sous l'anesthésique à toute épreuve des drapeaux

 

Fourier il est par trop sombre de les voir émerger d'un des pires cloaques de l'histoire 

Epris du dédale qui y ramène 

Impatients de recommencer pour mieux sauter

 

            Sur la brèche

            Au premier défaut du cyclone

            Savoir qui reste la lampe au chapeau

            La main ferme à la rampe du wagonnet suspendu 

            Lancé dans le poussier sublime

  

          Comme toi Fourier  

            Toi tout debout parmi les grands visionnaires

            Qui crus avoir raison de la routine et du malheur

            Ou encore comme toi dans la pose immortelle

            Du Tireur d'épine

 

            On a beau dire que tu t'es fait de graves illusions  

              Sur les chances de résoudre le litige à l'amiable 

            A toi le roseau d'Orphée

 

D'autres vinrent qui n'étaient plus armés seulement de persuasion 

Ils menaient le bélier qui allait grandir 

Jusqu'à pouvoir se retourner de l'orient à l'occident 

Et si la violence nichait entre ses cornes 

Tout le printemps s'ouvrait au fond de ses yeux

 

            Tour à tour l'existence de cette bête fabuleuse m'exalte et me trouble

            Quand elle a donné de la tête le monde a tremblé il y a eu d'immenses clairières

            Qui par places ont été reprises de brousse

            Maintenant elle saigne et elle paît
   

            Je ne vois pas le pâtre omnitone qui devrait en avoir la garde 

            Pourvu qu'elle reste assez vaillante pour aller au bout de son exploit 

            On tremble qu'elle ne se soit contaminée dès longtemps près des marais 

            Sous la superbe Toison si sournoisement allaient s'élaborer des poisons

 

Le drame est qu'on ne peut répondre de ces êtres de très grandes proportions 

     qu'il advient au génie de mettre en marche et qui livrés à leurs propres ressources  

     n'ont que trop tendance à s'orienter vers le néfaste à plus forte raison si le recours

     à un néfaste partiel et envisagé comme transitoire à l'effet même de réduire dans  

    la suite le néfaste entre dans les intentions dont ils sont pétris

 

Sans prix

A mes yeux et toujours exemplaire reste le premier bond accompli dans le sens de 

     l'ajustement de structure 

Et pourtant quelle erreur d'aiguillage a pu être commise rien n'annonce le règne de 

     l’harmonie 

 Non seulement Crésus et Lucullus  

Que tu appelais à rivaliser aux sous-groupes des tentes de la renoncule 

Ont toujours contre eux Spartacus 

Mais en regardant d'arrière en avant on a l'impression que les parcours de bonheur

      sont de plus en plus clairsemés 

Indigence fourberie oppression carnage ce sont toujours les mêmes maux dont tu 

     as marqué la civilisation au fer rouge 

Fourier on s'est moqué mais il faudra bien qu'on tâte un jour bon gré mal gré de 

     ton remède 

Quitte à faire subir à l'ordonnance de ta main telles corrections d'angle 

A commencer par la réparation d'honneur 

Due au peuple juif 

Et laissant hors de débat que sans distinction de confession la libre rapine parée

    du nom de commerce ne saurait être réhabilitée 

Roi de passion une erreur d'optique n'est pas pour altérer la netteté ou réduire

      l'envergure de ton regard 

Le calendrier à ton mur a pris toutes les couleurs du spectre 

Je sais comme sans arrière-pensée tu aimerais 

Tout ce qu'il y a de nouveau 

Dans l'eau 

Qui passe sous le pont

Mais pour mettre ordre à ces dernières acquisitions et qui sait par impossible  se

    les rendre propices 

Ton vieux bahut en cœur de chêne est toujours bon 

Tout tient sinon se plaît dans ses douze tiroirs

 

----------------------------------------------------------

 

Fourier qu’a-t-on  fais de ton clavier

Qui répondait à tous par un accord

 Réglant au cours des étoiles jusqu’au grand écart du plus fier trois-mâts

      depuis les entrechats de de la plus petite barque sur la mer

Tu as embrassé l’unité tu l’as montrée non comme perdue mais comme intégralement

     réalisable 

Et si tu as nommé « Dieu » ç’a été pour inféré que ce dieu tombait sous le 

     sens (Son corps est le feu) 

Mais ce qui me débuche à jamais la pensée socialiste

C’est que tu aies éprouvé le besoin de différencier du moins en quadruple forme

     la virgule  

Et de faire passer la clef de sol  de seconde en première ligne dans la notation musicale 

Parce que c’est le monde entier qui doit être non seulement retourné mais 

     de toutes parts aiguillonné dans ses conventions 

Qu’il n’est pas une manette à quoi se fier une fois pour toutes 

Comme pas un lieu commun dogmatique qui ne chancelle devant le doute 

     et l’exigence ingénus

 

Parce que le « Voile d’airain » a survécu à l’accroc que tu lui as fait 

Qu’il couvre de plus belle la cécité scientifique 

« Personne n’a jamais vu de molécule, ni d’atome,  ni de lien atomique et 

     sans doute ne les verra jamais » (Philosophe). Prompt démenti : entre en 

     se dandinant la molécule du caoutchouc

 

Un savant bien que muni de lunettes noires  perd la vue pour avoir assisté  à 

     plusieurs milles de distance aux premiers essais de la bombe atomique (les journaux)

 

 

            Fourier je te salue du Grand Canon du Colorado 

            Je vois l’aigle qui s’échappe de ta tête 

            Il tient dans ses serres le mouton de Panurge 

            Et le vent du souvenir et de l’avenir 

            Dans les plumes de ses ailes fait passer les visages de mes amis 

            Parmi lesquels nombreux ceux qui n’ont plus ou pas encore de visage 

 

Parce que persistent on ne peut plus vainement à s’opposer les rétrogrades 

      conscients et tant d’apôtres du progrès social en fait farouchement immobilistes 

      que tu mettais dans le même sac 

            Je te salue de la Forêt Pétrifiée  de la culture humaine 

            Ou plus rien n’est debout 

            Mais où rodent de grandes lueurs tournoyantes 

            Qui appellent la délivrance du feuillage et de l’oiseau 

            De tes doigts part la sève des arbres en fleur 

 

Parce que disposant de la pierre philosophale 

Tu n’as écouté que ton premier mouvement qui était que de la tendre aux hommes 

Mais entre eux et toi nul intercesseur 

Pas un jour qu’avec confiance  tu ne l’attendisses pendant une heure dans 

     les jardins du Palais Royal 

Les attractions sont proportionnelles aux destinées 

En foi de quoi je viens aujourd’hui vers toi 

 

                 Je te salue du Nevada des chercheurs d’or                

                 De la terre  promise et tenue 

                 A la terre en veine de promesses plus hautes qu’elle doit tenir encore 

                 Du fond de la mine d’azurite qui mire le plus beau ciel 

                 Pour toujours par -  delà cette enseigne de bar qui continue à battre               

                     la rue d’une ville morte – Virginia City – « Au vieux baquet de sang » 

 

 

Parce que  se perd de plus en plus le sens de la fête 

Que les plus vertigineux  autostrades  ne laissent pas de nous faire regretter ton

     trottoir  à zèbres 

Que l’Europe prête à voler en poudre  n’a trouvé  rien de plus expédient que de prendre 

     des mesures de défense contre les confetti 

Et que parmi les exercices  chorégraphiques que tu suggérais de multiplier 

Il serait peut- être temps  d’omettre ceux du fusil et de l’encensoir 

 

                        Je te salue de l’instant où viennent de prendre fin les danses indiennes                                          

                        Au cœur de l’orage 

                        Et les participants se groupent en amande autour des brasiers à la 

                                   prenante odeur de pin – pignon contre la pluie bien aimée 

                        Une amande qui est une opale 

                        Exaltant au possible ses feux rouges dans la nuit 

 

Parce que tu as compris que l’état surcomposé ou supra-mondain  de l’âme (qu’il 

     ne s’agit plus de reporter  à l’autre monde mais de promouvoir dans celui-ci)    

     devrait entretenir des relations plus étroites avec l’état simple inframondain, 

     le sommeil, qu’avec l’état composé ou mondain, la veille , qui leur est intermédiaire  

                    Je te salue de la croisée des chemins en signe de preuve  et de la trajectoire 

                          toujours en puissance  de cette  flèche précieusement recueillie à mes 

                          pieds : «  Il n’y a pas de séparation ,  d’hétérogénéité  entre le

                         surnaturel et le naturel (le réel et le surréel). Aucun hiatus.  C’est

                         un « continuum », on croit entendre André Breton : c’est un ethnographe

                         qui nous parle au nom des Indiens Soulteaux » 

 

 

Parce que si le serpent à sonnettes était une de tes bêtes noires du moins tu n’as pas

     douté que les passions sans en excepter celles que la morale fait passer pour

     les plus indignes égarements de l’esprit et des sens constituent un cryptogramme

     invisible que l’homme est appelé à déchiffrer. 

Et que tenant pour hors de question que la nature et l’âme humaine répondent au

     même  modèle

Dare-dare tu t’es mis en quête de repères dans le potager

 

                    Je te salue du bas de l’échelle qui plonge en grand mystère dans

                    la kiwa hopi et sacrée ce 22 août 1945 à Mishongnovi à l’heure où

                    les serpents d’un nœud ultime marquent qu’ils sont près à opérer leur

                    conjonction avec la bouche humaine 

                    Du fond du pacte millénaire qui dans l’angoisse a pour objet de maintenir

                         l’intégrité du verbe 

                    Des plus lointaines ondes de l’écho qu’éveille le pied frappant

                    impérieusement le sol pour sceller l’alliance avec les puissances qui font

                    lever la graine

 

 

Fourier tranchant sur la grisaille des idées et des aspirations d’aujourd’hui ta lumière 

Filtrant la soif de mieux-être et la maintenant à l’abri de tout ce qui pourrait la rendre 

     moins pure quand bien même et c’est le cas je tiendrais pour avéré que

     l’amélioration du sort humain ne s’opère que très lentement par à-coups au prix de

     revendications terre à terre et de froids calculs le vrai levier n’en demeure pas moins

     la croyance irraisonnée à l’acheminement vers un futur édénique et après tout c’est

     elle aussi le seul levain des générations ta jeunesse

 

                    « Si la série des cerisistes est en nombreuse réunion à son grand verger, à

                    un quart de lieue du phalanstère, il convient que, dans la séance de quatre 

                    à six heures du soir, elle voie se réunir avec elle et à son voisinage 

                    1° Une cohorte de la phalange voisine et des deux sexes, venue pour aider 

                   aux cerisistes ; 

                    2° Un groupe de dames fleuristes du canton, venant cultiver une ligne de 

                    cent toises de Mauves et Dahlias qui forment perspective pour la route 

                    voisine, et bordure en équerre pour un champ de légumes contigu

                    au verger ; 

                    3°Un groupe de la Série des légumistes, venu pour cultiver les légumes de 

                    ce champ ; 

                    4° Un groupe de la Série des mille fleurs, venu pour la culture d’un autel

                    de secte, placé entre le champ de légumes et le verger de cerisiers ; 

                    5° Un groupe de jouvencelles fraisistes, arrivant à la fin de la séance, et 

                    sortant de cultiver une clairière garnie de fraisiers dans la forêt voisine ; 

                    A cinq heures trois quarts, des fourgons suspendus partis du phalanstère 

                    amènent le gouter pour tous ces groupes :il est servi dans le castel des 

                    cerisistes, de cinq heures trois quarts à six un quart, ensuite les groupes se 

                    dispersent après avoir formé des liens amicaux et négocié des réunions 

                    industrielles ou autres pour les jours suivants » 

 

Pointant sur champ d’étoiles la main hardiment portée vers la ruche où la reine

     Herschel rassemble ses satellites connus et non encore découverts en haine

     irréductible de la frustration en tous genres qui découvre à la honte des sociétés 

     les plus arrogantes le visage noirci d’un enfant près d’un four d’usine et s’abîme

    dans la douceur des coups frappés par l’horloge de Pol de Limbourg ton tact

     suprême dans la démesure 

Au grand scandale des uns sous l’œil à peine moins sévère des autres soulevant son

     poids d’ailes ta liberté 

 

Ode à Charles Fourier,

Revue « Fontaines », 1947

 

Du même auteur :

Union libre (17/01/2014)

Plutôt la vie (23/01/2016)

Les écrits s’en vont (23/01/2017)

La lanterne sourde (23/01/2018)

« On me dit que là-bas... » (23/01/2019)