AVT_Patrice-de-La-Tour-Du-Pin_796[1]

 

Prélude 
 

Tous les pays qui n'ont plus de légende

Seront condamnés à mourir de froid...

 

Loin de l'âme, les solitudes s'étendent

Sous le soleil mort de l'amour de soi.

A l'aube on voit monter dans la torpeur

Du marais, des bancs de brouillard immenses

Qu'emploient les poètes, par impuissance,

Pour donner le vague à l'âme et la peur.

Il faut les respirer quand ils s'élèvent

Et jouir de ce frisson inconnu

Que l'on découvre à peine dans les rêves,

Dans les paradis parfois entrevus ; 

Les médiocres seuls, les domestiqués 

Ne pourront comprendre son amertume : 

Ils n'entendent pas, perdu dans la brume, 

Le cri farouche des oiseaux traqués.

C'était le pays des anges sauvages, 

Ceux qui n'avaient pu se nourrir d'amour ; 

Comme toutes les bêtes de passage, 

Ils suivaient les vents qui changeaient toujours; 

Ils montaient parfois dans le cœur  des élus, 

Abandonnant la fadeur de la terre, 

Mais ils sentaient battre dans leurs artères 

Le regret des cieux qu'ils ne verraient plus ! 

 

Alors ils s'en allaient des altitudes 

Poussés par l'orgueil et la lâcheté ; 

On ne les surprend dans nos solitudes 

Que si rarement ; ils ont tout quitté. 

Leur légende est morte dans les bas-fonds, 

On les voit errer dans les yeux des femmes, 

Et dans ces enfants qui passent dans l'âme, 

En fin septembre, tels des vagabonds.  

 

Il en est pourtant qui rôdent dans l'ombre 

Et ne doivent pas s'arrêter très loin ; 

Je sais qu’ils se baignent par les nuits sombres 

Pour que leurs ébats n'aient pas de témoins. 

- Mais si déchirant parfois est leur cri 

Qu’il fige les souffles dans les poitrines, 

Avant de se perdre aux cimes de l'esprit 

Comme un appel lointain de sauvagine. 

 

Et les hameaux l'entendront dans la crainte, 

Le soir, passé les jeux de la chair ; 

Il s'étendra sur la lande -  la plainte 

D'une bête égorgée en plein hiver ; 

Ou bien ce cri de peur dans l'ombre intense 

Qui stupéfie brusquement les étangs, 

Quand s'approchent les pas des poursuivants 

Et font rejaillir l'eau dans le silence. 

 

Si désolant sera-t-il dans les plaines 

Que tressailleront les coeurs des passants ; 

Ils s'arrêteront pour reprendre haleine 

Et dire : c'est le chant d'un innocent ! 

Passé l'appel, résonneront encore 

Les échos, jusqu'aux profondeurs des moelles, 

Et suivront son vol, comme un son de cor, 

Vers le gouffre transparent des étoiles ! 

 

Toi, tu sauras que ce n'est pas le froid 

Qui déchaîne un cri pareil à cette heure ; 

Moins lamentable sera ton effroi, 

Tu connais les fièvres intérieures, 

Les désirs qui brûlent jusqu’à vous tordre 

Le ventre en deux, dans un spasme impuissant ; 

Et tu diras que ce cri d'innocent, 

C'est l'appel d'un fauve qui voudrait mordre… 

 

La quête de joie,

Editions de la tortue, Paris, 1933

 

Du même auteur :

Enfants de Septembre (06/01/2014)

La quête de joie (05/04/2016)

Légende (04/04/2017)

Laurence printanière (05/04/2018)

Laurence endormie (26/05/2019)