leopardi[1]

 

A Sylvia

Sylvia, te souvient-il encore

De ce temps de ta vie mortelle,

Où la beauté resplendissait

Dans tes regards rieurs, furtifs,

Et que tu t’élevais, heureuse et sage

Aux bords de ta jeunesse?

 

Les chambres calmes résonnaient,

Et les rues à l’entour,

De  ta chanson perpétuelle.

Assise aux travaux féminins

Tu souriais à l’avenir rêveur

Que tu portais en toi ;

Ainsi dans les senteurs de mai

S’écoulaient tes journées

 

Quittant parfois les études charmeuses,

Les pages ensuées

Où ma part la meilleure,

Où mon printemps se consumait,

Je venais au balcon

De la demeure paternelle

Pencher l’oreille vers ta voix

Et ta main déliée

Volant sur une toile ardue.

Je contemplais le ciel tranquille,

Les rues dorées et les vergers,

Ici les monts, là-bas la mer lointaine :

Langue au monde ne saurait dire

Ce que mon âme ressentait.

 

 

Que de songes suaves

Quels espoirs et quels cœurs, ô Sylvia!

Quelle pure apparence

De notre vie et du destin.

Quand je me ressouviens d’une si belle attente

Pressée d’une pensée cruelle

Je rentre inconsolable

Aux souffrances anciennes.

Ô Nature, ô Nature,

Pourquoi n’avoir tenu

Tes promesses d’alors? Pourquoi

Te jouer de tes fils?

 

Dès avant que l'hiver eût séché les verdures,

Battue, vaincue d'un mal obscur,

Tu mourus, ô très douce.

Tu ne vis pas la fleur de tes années,

Ni ton cœur ne mollit

D’entendre célébrer ta noire chevelure,

Et tes beaux yeux désireux et craintifs ;

Ni tes amies aux jours de fête,

Avec toi  n'ont devisé d'amour.

 

Bientôt mourait aussi

Ma très chère espérance ; à mes années

Aussi les destins dénièrent

La fleur de la jeunesse. Hélas !

Passée, comme tu es passée,

Amie de ma saison première,

Espoir trempé de larmes !

Est-ce là notre monde? Est-ce là

Cet amour, ces plaisirs, ces actions,

Ces beaux évènements dont nous parlions ensemble?

Est-ce là le sort des nations humaines?

La vérité parut,

Tu tombas, ô chétive !

Montrant d’un doigt lointain

Près d'une tombe nue, la mort glacée

 

Traduit de l’italien par Georges Nicole et Philippe Jacottet

In « Œuvres de Giacomo Leopardi », Editions Del Duca, 1964

(Collection UNESCO d’œuvres représentatives)

 

A Sylvia

     Sylvia, te souvient-il encore

Du temps de cette vie mortelle,

Quand ta beauté resplendissait

Dans tes regards rieurs et fugitifs,

Et que tu t’avançais, heureuse et sage

Au seuil de la jeunesse ?

 

     Les chambres calmes,

Et les rues à l’entour,

Sans fin résonnaient de ton chant

Alors qu’assise à l’ouvrage

Tu t’appliquais, heureuse

De ce bel avenir que tu rêvais en toi.

C’était Mai plein de senteurs, et tu aimais

Passer ainsi tes jours

 

     Délaissant les chères études

Et les pages fatiguées,

Où mon premier âge

Et le meilleur de moi s’enfuyaient

Parfois aux terrasses du palais de mon père,

Je tendais l’oreille au son de ta voix

Et de la main rapide

Qui parcourait l’âpre toile.

Je contemplais le ciel paisible,

Les rues dorées et les jardins,

Là-bas la mer, au loin, et là les monts,

Et nulle voix mortelle ne peut dire

Ce que je ressentais au coeur.

 

 

     Que de pensées légères

Quels espoirs et quels cœurs, ô ma Sylvia !

Quelle douce apparence

Prenaient pour nous la vie et le Destin !

Lorsque j’évoque tant d’espérance,

Me serre une tendresse

Cruelle et désolée

Et j’en reviens à souffrir de ma détresse.

Ô Nature, ô Nature,

Pourquoi refuses-tu

Ce que tu promettais alors, pourquoi

Te rire ainsi de tes enfants ?

 

     Mais avant que l'hiver n’eût desséché les feuilles,

Frappée, vaincue d'un mal obscur,

Tu périssais, très douce ! Tu n’as connu

La fleur de tes années,

Ni ton cœur ne s’est ému

Au tendre éloge de ta sombre chevelure,

De tes regards amoureux et timides,

Et tes compagnes, aux jours de fête,

Avec toi, n'ont pas parlé d'amour.

 

     Bientôt mourait aussi

Ma très belle espérance ; à mes années

Les destins refusèrent aussi

La jeunesse. Hélas !

Comme tu es passée,

O chère amie de mon printemps,

Mon espérance pleine de larmes !

Est-ce donc là le monde ? Est-ce l’amour,

Les plaisirs, les travaux, les aventures,

Dont si souvent nous avions parlé ?

C’est donc cela la fortune des hommes ?

A peine parue la vérité

Que tu tombas, fragile, et de la main

Tu me montrais au loin la froide mort

Et un tombeau désert.

 

Traduit de l’italien par Michel Orcel

In, Revue « Vagabondages, N° 28- 29, Mars/Avril 1981 »

Association « Paris-poète », 1981

 

 

A Sylvia

 

As-tu ressouvenance,

Sylvia, de ce temps de ta vie éphémère,

Lorsqu’en tes yeux rieurs et craintifs tout ensemble

Rayonnait ta beauté

Et que, songeuse et gaie,

Tu franchissait le seuil de ton adolescence?

 

De ton chant incessant

Ta paisible demeure et les rues àlentour

Résonnaient, cependant

Qu’assise à tes travaux, tu étais appliquée   

Et ne rêvais pas moins à ton bel avenir.

Mai fleurait bon : ainsi

Selon ton habitude

S’écoulaient tes journées.

 

Je délaissais parfois

Mes charmantes études,

Mes feuillets sur lesquels je peinais durement,

Epuisant jour à jour

Le meilleur de moi-même et toute ma jeunesse

Pour prêter une oreille attentive à ta voix

Et au bruit de ta main

Courant sur le métier au prix d’un rude effort.

J’aimais à t’écouter du haut de mes balcons,

Mais tout en contemplant les rues ensoleillées,

Les vergers, le ciel pur

Et d’un côté la mer et de l’autre les monts.

Mais ce que je sentais au plus profond de moi

On ne saurait le dire.

 

Oh, les douces pensées,

Nos espoirs conçus, nos élans, ma Sylvia !

Sous quel aimable aspect se présentaient alors

La vie humaine ainsi que notre destinée !

Et lorsqu’il me souvient d’une telle espérance,

Je me sens accablé

Amer et désolé

Me plaignant derechef de mon âpre souffrance.

Ô Nature, ô Nature,

Que ne tiens-tu après

Ce que tu nous promets ?

Et pourquoi tellement

Leurres-tu tes enfants ?

 

Mais avant que l'hiver eût flétri le gazon,

Le mal qui te minait

En secret eut raison

De toi, ma toute frêle.

Ainsi tu n’as pu voir la fleur de tes années,

Et nul n’a pu flatter ton cœur et tes oreilles

En louant tes regards pleins d’amour et pudeur

Ou tes cheveux noirs ;

Tes compagnes n’ont pu

Deviser avec toi d'amour, les jours de fête. 

 

Même mon espérance,

Pour moi toute douceur

Devait bientôt mourir :

Le destin ennemi

M’a refusé aussi

La jeunesse. Hélas ! comme

Comme tu es passée,

O toi compagne aimée

De mes vertes années

Mon espérance chère et tellement pleurée !

Est-ce bien-là le monde ?

Sont-ce là les plaisirs, les travaux et l’amour,

Dont nous parlâmes tant ensemble tous les jours ?

Est-ce bien-là le sort

Qu’on réserve aux humains ?

Et dès lors qu’apparut

La dure vérité, tu tombas, malheureuse ;

 Et tu montrais de loin

D’un geste de la main la glaciale mort

 

Traduit de l’italien par Sicca Vernier

in, « Poètes d’Italie. Anthologie, des origines à nos jours »

Editions de la Table Ronde, 1999

Du même auteur :

Le coucher de la lune / Il tramonto della luna (20/12/2015)

Le soir du jour de fête /La sera del dì di festa (20/12/2016)

L’Infini / L’Infinito (20/12/2017)

A soi-même /A se stesso (20/12/2018)

 Les souvenirs / Le ricordanze (20/12/2019)

A la lune / Alla luna (20/12/2020)

 

A Silvia

 

Silvia, rimembri ancora

quel tempo della tua vita mortale,

quando beltà splendea

negli occhi tuoi ridenti e fuggitivi,

e tu, lieta e pensosa, il limitare

di gioventù salivi? 

 

Sonavan le quiete

stanze, e le vie d'intorno,

al tuo perpetuo canto,

allor che all'opre femminili intenta

sedevi, assai contenta

di quel vago avvenir che in mente avevi.

Era il maggio odoroso: e tu solevi

così menare il giorno. 

 

Io gli studi leggiadri

talor lasciando e le sudate carte,

ove il tempo mio primo

e di me si spendea la miglior parte,

d’in su i veroni del paterno ostello

porgea gli orecchi al suon della tua voce,

ed alla man veloce

che percorrea la faticosa tela.

Mirava il ciel sereno,

le vie dorate e gli orti,

e quinci il mar da lungi, e quindi il monte.

Lingua mortal non dice

quel ch’io sentiva in seno. 

 

Che pensieri soavi,

che speranze, che cori, o Silvia mia!

Quale allor ci apparia

la vita umana e il fato!

Quando sovviemmi di cotanta speme,

un affetto mi preme

acerbo e sconsolato,

e tornami a doler di mia sventura.

O natura, o natura,

perché non rendi poi

quel che prometti allor? perché di tanto

inganni i figli tuoi? 

 

Tu pria che l’erbe inaridisse il verno,

da chiuso morbo combattuta e vinta,

perivi, o tenerella. E non vedevi

il fior degli anni tuoi;

non ti molceva il core

la dolce lode or delle negre chiome,

or degli sguardi innamorati e schivi;

né teco le compagne ai dì festivi

ragionavan d’amore. 

 

Anche perìa fra poco

la speranza mia dolce: agli anni miei

anche negaro i fati 

la giovinezza. Ahi come,

come passata sei,

cara compagna dell’età mia nova,

mia lacrimata speme!

Questo è il mondo? questi

i diletti, l’amor, l’opre, gli eventi,

onde cotanto ragionammo insieme?

questa la sorte delle umane genti?

All’apparir del vero

tu, misera, cadesti: e con la mano

la fredda morte ed una tomba ignuda

mostravi di lontano.  

1828

 

Canti

Felice Le Monnier editore, Firenze, 1845

 

Poème précédent en  italien :

Pier Paolo Pasolini  : « Il suffit d’un instant de paix …» / « Un po’ di pace basta… » (30/12/2014)  

Poème suivant en italien :

Isabella Leardini : La colocataire aux pieds nus /La coinquilina scalza (18/09/2015)