AVT_Yves-lleouet_7790[1]

Pencran

 

parfois

je dirige mon regard à l’intérieur vers PENCRAN

qui semble flotter

sur une colline ennuagée

 

petit café-tabac

je m’y vois lamper du vin fort

dans des grands verres

la pluie crible la vitre on lève la tête

tout est noir

un ruban de papier tue-mouche pend dans la pénombre

une vieille femme indistincte passe un chiffon

humide

sur le comptoir de bois

 

l’église est proche de la place aux arbres

le cimetière la cerne vers le sud

deux ou trois de mes ancêtres y sont désintégrés

sous les dalles que la terre aspire

leur poussière y est enfouie

 

sur l’ardoise le temps a brouillé leurs noms

sous le porche sont les douze apôtres

énigmatiques verts d’humidité

avec d’énorme mains

 

petit café-tabac

qu’est devenue la femme indistincte

sous le plafond gras de suie

on doit y boire du vin rouge comme jadis

et la pluie peut bien venir sur ses chevaux gris

on reste au comptoir à parler

de n’importe quoi

il y a quelque part des bocaux remplis de bonbons gluants

on y puise avec les doigts ils deviennent poisseux

on les lèche

 

au pied du calvaire on peut voir

la sainte prostituée Marie-Madeleine à genoux

son visage consumé d’amour face au ciel

son admirable visage lavé par l’eau du ciel

dans son dos ses cheveux ondoyants répandus

avec lesquels elle sécha les pieds de Jésus

après les avoir baignés de parfums

leur poussière y est enfouie

 

des nuages poussés par le vent de mer

dérivent lentement vers le sud

 

dans le petit café-tabac

la buraliste une vieille femme indistincte

essuie le comptoir

la monnaie y fait un bruit mat

une odeur vague et complexe règne dans la pénombre

et chacun peut respirer en achetant un cigarillo

une carotte de tabac à chiquer

des cigarettes ou autre chose

 

au loin le bois triangulaire

quelque part les pommiers prophètes

vaticinent sur la mort du porc

au ventre ouvert où luisent les intestins bleus

 

ici est le mur du cimetière

réfléchissant la chaleur à barbe de bouc

le mur comme un homme ivre couché en rond

dans la mémoire de l’herbe

les croix tremblent à côté du

débit de boissons

café-tabac à la salle rancie à la fenêtre

où le frelon attardé zigzague

et les grands nez à bulbes dans

les gros verres à facette rivière

l’essieu grince zi-a-zag

sue la route de nuit de lune

wig-a-wag wig-a-wag

dans les chemins oubliés à la nuit voyante

 

Tête cruelle,

Editions Calligrammes, Quimper, 1982

 

Du même auteur :

Au pays de lointaine mémoire (09/03/2016)

Dédicace (09/03/2017)

 

« Les taureaux qui beuglent… » (09/03/2018)