t_warren[1]

Minuit moins vingt, tu te tiens

dans l’embrasure de la porte, tu frôles mes genoux,

prends-moi toute. Tu peux rester

ici ce soir si tu le veux. La prochaine fois

on se parlera moins, la langue simplement

pour lécher partout. Une correspondance s’insinue

entre la peau et la caresse, je cachette l’enveloppe

et laisse ma bouche faire des bulles avec le réel.

Tu ne sais pas grand-chose

de moi. Tu connais le goût

du vin laissé sur ma langue mais tu n’as pas goûté ma bouche

gonflée de sommeil. Tu sais

que la nuit je vois des serpents et des flèches

sur les murs de ma chambre et j’entends siffler

des trains. Quand la lune est ronde,

elle fait des vœux, seulement les mercredis de pleine lune,

seulement les mercredis. Tu connais un échantillon de ma peau

et tu sais les tissus qui m’habillent. Tu as deviné

que la soie sauvage est agréable à toucher. Je ne te demanderai pas

de caresser ma tête, çà fait tellement longtemps. J’aime

quand tu me dis à bientôt et je m’obstine

à ne pas poser de rideaux aux fenêtres. Tu as appris mon âge :

tu l’oublies toujours. Tu ne reconnais pas encore ma voix

au téléphone. Dans la pièce vide, il y a un store,

c’est l’unique chose à manipuler dans l’ancienne chambre.

C’est parce que je ne te connais pas autrement

qu’à travers tes transparences… que disais-tu

de ce chandail posé ce soir-là ?

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L’Amant gris, Editions Triptyque (Montréal), 1984