Fernando_Arrabal[1]

     J’ai une bulle d’air. Je la sens très bien. Quand je suis triste, elle se fait plus

lourde et parfois, quand je pleure, on dirait une goutte de mercure.

     La bulle d’air se promène de mon cerveau à mon cœur et de mon cœur à

mon cerveau.

***

     « Mon enfant, mon enfant.  »

     Enfin, elle alluma une lampe minuscule et je pus voir son visage mais non  

son corps plongé dans l’obscurité.

     Je lui dis : » Maman.  »

     Elle me demanda de la prendre dans mes bras. Je la pris dans mes bras et je

sentis ses ongles s’enfoncer dans mes épaules : bientôt le sang jaillit, humide.

     Elle me dit : » Mon enfant, mon enfant, embrasse-moi.  »

     Je m’approchai et l’embrassai et je sentis ses dents s’enfoncer dans mon cou

et le sang couler.

     Je m’aperçus qu’elle portait, pendue à sa ceinture, une petite cage avec un

moineau à l’intérieur. Il était blessé mais il chantait : son sang était mon sang.

***

     Nous nous sommes enlacés nus dans la campagne, et bientôt nous nous

sommes écartés de la terre, et nous avons volé doucement. Sur la tête, nous

portions des couronnes de fer.

     La brise nous a emportés de-ci de-là, et parfois nous tournions sur nous-

mêmes, toujours unis, vertigineusement. Mais nos couronnes ne tombaient pas.

     Ainsi nous avons parcouru en quelques instants toutes sortes de régions,

mes cuisses entre les siennes, ma joue contre la sienne et nos deux couronnes

se touchant.

     Après les ultimes convulsions, nous sommes revenus sur terre. Nous avons

remarqué que nos couronnes nous avaient blessés au front et que notre sang

glissait.

***

     Lorsque je me mets à écrire l’encrier s’emplit de lettres, ma plume de mots

et la feuille blanche de phrases.

     Alors je ferme les yeux, et tandis que j’entends le tic-tac de l’horloge, je

vois tourner autour de mon cerveau, minuscules, le-pauvre-fou-amnésique

poursuivi par le-philosophe-à-la-mandragore.

     Quand j’ouvre les yeux, les lettres, les mots et les phrases ont disparu, et sur

la feuille blanche je peux commencer à écrire :

     « Lorsque je me mets à écrire l’encrier s’emplit de lettres, ma plume... »

Etc.

***

     Je n’ai jamais su pourquoi tout le monde l’appelait « philosophie ».

     Elle me disait que je suis le soleil et elle la lune, que je suis le cube et elle la

sphère, que je suis l’or et elle l’argent. Alors de tout mon corps sortaient des

flammes et de tous les pores de son corps, de la pluie.

     Nous nous étreignions et mes flammes se mêlaient à sa pluie et d’infinis

arcs-en-ciel se formaient autour de nous. Ce fut alors qu’elle m’apprit que je

suis le feu, et elle, l’eau.

***

     Le curé est venu voir ma mère et il lui a dit que j’étais fou.

     Alors ma mère m’a attaché à ma chaise. Le curé m’a fait un trou dans la

nuque avec un bistouri et il m’a extrait la pierre de la folie.

     Puis ils m’ont porté, pieds et poings liés, jusqu’à la nef des fous

***

     Elle était debout sur le piédestal et les colombes marchaient en l’air autour

d’elle, en formant un cercle dont elle était le centre. C’étaient des colombes

blanches au cou et à la tête noirs.

     Puis je l’ai placée sur le cerf-volant et je l’ai fait s’élever peu à peu. Les

colombes, en marchant, continuaient à tracer un cercle autour d’elle.

     Elle m’a dit du haut du ciel : « La source fut l’espoir.  »

     Le cerf-volant montait, montait toujours malgré mes efforts pour le ramener

sur terre. Je ne distinguais plus ni ses yeux ni ses cheveux. Puis elle a disparu.

     Du ciel sont tombés les plumes de colombes et ses ongles laqués. Sur l’un

d’eux était écrit en petits caractères :  «  Le panique prendra la route de

l’imaginaire. »

***

     Son sein est rond et pointu. Si je le regarde de près, il est ferme et même

terminé par une petite bulle. Quand je le regarde de loin, sa pointe s’ouvre en

deux lèvres qui m’appellent. Je vois très bien comme il devient, de blanc qu’il

était, couleur de grenade.

     Ses yeux sont ronds et pointus. Si je le regarde de près, ils sont verts et ils

m’observent calmement et même dans le blanc je ne vois plus que son pubis.

Quand je les regarde de loin ses yeux se fendent en deux rangées de cils qui

m’appellent.

     Alors je vois ses yeux et, déjà, tout est lèvres. Puis son pubis s’emplit

d’yeux et ses lèvres m’appellent entre ses jambes.

***

     Parfois, ma main droite se détache de mon bras à la hauteur du poignet et

elle va rejoindre ma main gauche. Je la serre avec force pour l’empêcher de

tomber, car je pourrais la perdre. Je dois faire constamment attention à elle

pour éviter qu’en un moment de distraction à l’heure de la replacer, je ne la

mette à l’envers, la paume tournée vers l’extérieur.

***

Elle me dit : « La postérité te concerne. » Et alors je me souviens d’elle, quand

nous nous promenions tous les deux, la main dans la main avant de nous haïr,

l’enfant et son idole.

     Elle me dit : «  Continue ton œuvre. » Et alors je me souviens d’elle, quand

elle faisait sa toilette le matin en ma présence, et que, par moments, nous nous

reflétions tous les deux dans la glace, le fils et la mère.

     Elle me dit : «  On aimera ce que tu écris, après ta mort, comme on aime les

textes de Lautréamont, de Rimbaud, de Victor Hugo.  » Et alors, je me

souviens d’elle lorsqu’elle m’expliquait le sens des mots inconnus, et que nous

étions tous les deux dans la pénombre de la chambre, le fils et la mère, l’enfant

et l’idole.

***
     J’ai une bulle d’air. Je la sens très bien. Quand je suis triste, elle se fait plus

lourde, et parfois, quand je pleure, on dirait une goutte de mercure.

     Je la sens très bien. Lorsque je suis content, elle se fait plus légère, et

parfois, lorsqu’elle me parle, on croirait qu’elle n’existe pas.

     La bulle d’air se promène de mon cerveau à mon cœur et de mon cœur à

mon cerveau.

 

La pierre de la folie,

Editions René Julliard, 1963

 

Du même auteur :

Je te salue démente (17/11/2015)

Il est parti sans faire cygne (17/11/2016)

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