Ritsos1[1]

Le désespoir de Pénélope

 

Ce n’est pas vrai qu’elle ne l’a pas reconnu dans la lumière de l’âtre ; ce n’était rien

les haillons du mendiant, le déguisement – non ; des signes évidents :

la cicatrice à son genou, la vigueur, la malice de l’œil. Effrayée,

appuyant son dos contre le mur, elle cherchait une excuse,

un sursis, un peu de temps encore, pour ne pas répondre

ne pas se trahir. C’est donc pour lui qu’elle avait dépassé vingt ans,

vingt ans d’attente et de rêve pour cet homme à la barbe blanche,

ce misérable, baigné de sang ? Elle se jeta sans voix sur une chaise,

regarda lentement les prétendants tués à terre comme si elle regardait

morts ses propres désirs. Et « Bienvenue » dit-elle,

et elle entendait lointaine, étrangère, sa propre voix. Son métier, au coin,

emplissait le plafond d’ombres grillagées ; et tous les oiseaux qu’elle avait tissés

de fils rouges brillants dans les feuillages verts, soudain,

en cette nuit du retour, tournèrent au gris de cendre et au noir,

et ils volaient bas sur le ciel plat de sa dernière patience .

21.IX.68

 

Traduit du grec par Chrysa Prokopaki et Antoine Vitez

In, Yannis Ritsos « Pierres, Répétitions, Barreaux », Editions Gallimard, 1971

Du même auteur : Les vieiiles femmes et la mer (10/11/2015)