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Art poétique

 

 

Se pencher sur le fleuve, qui est de temps et d’eau,

Et penser que le temps à son tour est un fleuve,

Puisque  nous nous perdons comme se perd le fleuve

Et que passe un visage autant que passe l’eau.

 

Eprouver que la veille est un autre sommeil,

Qui rêve qu’il ne rêve pas et que la mort

Que redoute le corps est cette même mort

De l’une et l’autre nuit, que l’on nomme sommeil.

 

Percevoir dans le jour ou dans l’an un symbole

Des jours, des mois de l’homme ou bien des années,

Et pourtant convertir l’outrage des années

En une musique, une rumeur, un symbole.

 

Dans mourir, voir dormir ; dans le soleil couchant

Voir un  or funèbre : telle est la poésie,

Qui est immortelle et pauvre. La poésie

Qui revient comme l’ aube et comme le couchant.

 

De temps en temps le soir, il émerge un visage

Qui soudain nous épie de l’ombre d’un miroir ;

J’imagine que l’art ressemble à ce miroir

Qui soudain nous révèle notre propre visage.

 

On nous a dit qu’Ulysse, fatigué de merveilles,

Sanglota de tendresse, apercevant Ithaque

Modeste et verte. L’art est cette verte Ithaque,

Verte d’éternité et non pas de merveilles.

 

L’art est encore pareil au fleuve interminable

Qui passe et qui demeure et qui reflète un même

Héraclite changeant, qui est à la fois même

Et autre, tout comme le fleuve interminable.

 

Traduit de l’espagnol par Roger Caillois

 In Jorge Luis Borgés « L’Auteur et autres textes : El hacedor », Editions Gallimard, 1965

 

 

Arte Poética

 

Mirar el río hecho de tiempo y agua

Y recordar que el tiempo es otro río,

Saber que nos perdemos como el río

Y que los rostros pasan como el agua.

 

Sentir que la vigilia es otro sueño

Que sueña no soñar y que la muerte

Que teme nuestra carne es esa muerte

De cada noche, que se llama sueño.

 

Ver en el día o en el año un símbolo

De los días del hombre y de sus años,

Convertir el ultraje de los años

En una música, un rumor y un símbolo,

 

Ver en la muerte el sueño, en el ocaso

Un triste oro, tal es la poesía

Que es inmortal y pobre. La poesía

Vuelve como la aurora y el ocaso.

 

A veces en las tardes una cara

Nos mira desde el fondo de un espejo;

El arte debe ser como ese espejo

Que nos revela nuestra propia cara.

 

Cuentan que Ulises, harto de prodigios,

Lloró de amor al divisar su Itaca

Verde y humilde. El arte es esa Itaca

De verde eternidad, no de prodigios.

 

También es como el río interminable

Que pasa y queda y es cristal de un mismo

Heráclito inconstante, que es el mismo

Y es otro, como el río interminable.

 

El hacedor, 1960

Poème précédent en espagnol :

Federico Garcia Lorca  :  La guitare / la guittara (04/11/2014)

Poème suivant en espagnol :

Octavio Paz  : L’avant du commencement /Antes del Comienzo (17/01/2015)