neruda[1]

 

Dernières volontés

 

   Mes compagnons, enterrez-moi à l’Ile Noire,

   face à la mer que je connais, face aux âpres surfaces

   de pierre et de vague que mes yeux perdus

   ne reverront jamais.

                                    Chaque journée de l’océan

   m’apportait le brouillard ou la turquoise en chutes pures

   ou la simple étendue, l’eau rectiligne et invariable,

   ce que je demandais, l’espace qui rongea mes tempes.

   Le deuil qui passe avec le cormoran, le vol

   des grands oiseaux gris qui aiment l’hiver,

   et chaque cercle de sargasses, ténébreux,

   et chaque vague grave qui secoue son froid,

   et encore et surtout, la terre et son herbier caché,

   secret, fils des brumes et du sel, rongé

   par le vent acide, corolles minuscules

   de la côte collée au sable sans limites :

   toutes les clefs mouillées de la terre marine

   connaissent chaque phase de ma joie

                                                                et savent

   que je veux dormir là, là entre les paupières

   de l’océan et de la terre…

                                            Je veux partir

   entraîné vers le bas par les pluies que le vent

   sauvage de la mer émiette et dissémine,

   puis me laisser porter par les lits souterrains

   vers le printemps qui renait en sa profondeur.

 

Ouvrez auprès du mien un creux pour ma compagne.

Et quand l’heure viendra,

laissez-la me suivre dans la terre

 

Traduit de l’espagnol par Claude Couffon

In Pablo Neruda «  Chant général », éditions Gallimard, 1977

 

Du même auteur :

Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée  / Veinte poemas de amor y una canción desesperada (02/11/2015)

Testament d’Automne (02/11/2016)

Hauteurs de Macchu-Picchu / Alturas de Macchu-Picchu (02/11/2017)

« Que ne t’atteigne pas l’air... » / « No te toque la noche... » (02/11/2018)

 

 

Disposiciones

 

Compañeros, enterradme en Isla Negra, 

frente al mar que conozco, a cada área rugosa 

de piedras y de olas que mis ojos perdidos 

no volverán a ver.
                        

                             Cada día de océano

me trajo niebla o puros derrumbes de  turquesa,

o simple extensión, agua rectilínea, invariable, 

lo que pedí, el espacio que devoró mi frente.

Cada paso enlutado de cormorán, el vuelo 

de grandes aves grises que amaban el  invierno,

y cada tenebroso círculo de sargazo 

y cada grave ola que sacude su frío,   

y más aún, la tierra que un escondido herbario  

 secreto, hijo de brumas y de sales, roído  

 por el ácido viento, minúsculas corolas   

de la costa pegadas a la infinita arena:

todas las llaves húmedas de la tierra marina

conocen cada estado de mi alegría,
                                                         saben


que allí quiero dormir entre los párpados

del mar y de la tierra . ..
                                        Quiero ser arrastrado

hacia abajo en las lluvias que el salvaje 

viento del mar combate y desmenuza,

y luego por los cauces subterráneos, seguir  

 hacia la primavera profunda que renace.

 

  Abrid junto a mí el hueco de la que amo, y un día

 dajadla que otra vez me acompañe en la tierra.

 

Canto general, 1950

 

Poème précédent en espagnol:

Moncho Azuaga  : Ce chant / Este canto (26/10/2014)

Poème suivant en espagnol :

Federico Garcia LorcaLa guitare / la guittara (04/11/2014)