richard-rognet[1]

1

Tu t’assieds avec moi sur un banc de la gare, muets

nous regardons les montagnes où le soir glisse

et choisit de venir à nous comme une onde légère,

nous prononçons en nous, seulement en nous,

les mots qu’il faudrait dire

et qui nous font vivre, même si nous savons

qu’ils creusent encore plus fort l’absence

qui prends corps entre nous, tandis que résonne

dans la bousculade des ferrailles remuées

la voix précise des ouvriers qui chargent

bennes et camions, et qui de temps en temps,

pour s’amuser, chahutent, s’esclaffent, parlent

pour ne rien dire, pour tout dire plutôt,

si j’en crois les vaines questions qui m’oppriment

et qui certainement t’oppriment aussi.

 

Qui s’éloigne en nous dans cette lumière qui baisse ?

Qui de toi met bon ordre à ce qui m’échappe ?

Qui en moi se replie comme un regard abattu ?

La vie a beau vibrer autour de nous,

les bruits qui nous parviennent nourrissent la distance

qui s’impose entre nous, alors que tes doigts nerveux

cherchent à passer sur ma main

et qu’un moineau sautille

autour du banc, piquant miettes de pain

et miettes de souvenirs, piquant toutes les miettes

que d’autres voyageurs, comme nous,

ont laissé choir de leur reflet.

 

Les montagnes entreront bientôt dans la nuit,

les trains seront partis, personne pour rester

et caresser le vide qui nous sépare, personne

pour sourire, personne qui dirait bonsoir simplement,

laissant ce mot se blottir entre nous,

personne, non, personne, juste le grincement

d’un fil de grue qui se balance, juste le choc

de nos deux silences dans l’épaisseur de l’obscurité.

 

2

 

Tu t’es levé de bon matin, un léger vent

bousculait les brumes, ta maison engourdie

et les dernières fleurs essoufflées autour d’elle

ne t’ont pas retenu, il fallait que tu partes,

que tu empruntes le chemin qui montait dans la forêt,

que tu délivres ton cœur des pesanteurs de la nuit,

que tu jettes autour de toi, sur les feuilles tombées,

tes rêves inachevés, tes plaintes inutiles

tes souvenirs encombrants, tes paroles éculées,

il fallait que ton souffle éclaire tes pensées

et se mêle à celui des branches et des troncs,

il fallait que le vent gravisse avec toi les rochers

qui surplombent la vallée le village, l’église,

le cimetière où tu localisas dans une fête de chrysanthèmes

la tombe où tu te voyais nettement près de ton père, os

et poils enchevêtrés, barbe et cheveux accrochés

au silence épais du cercueil.

 

Tu es resté longtemps là-haut avec la figure

de la mort tantôt noire, tantôt blanche,

tu ne craignais rien, les arbres te protégeaient

mêmes étourdis en ces jours de novembre,

les couleurs automnales comme autant de sourires,

de mystères désirés, de palpables douceurs,

s’élevaient contre toi, te frôlaient,

pénétraient dans ton corps où tu sentais ton sang

couler avec exactitude dans celui de ton père.

 

Tu es prêt maintenant à revenir chez toi

sans la douleur de ton ombre demeurée en arrière,

sans raison particulière de vivre, sans vouloir

à tout prix donner à ton visage

l‘expression convenue d’un bonjour superflu,

sans t’étonner des flammes inquiètes

qui effeuillent tes jours et tes faux souvenirs,

tu es prêt à lever les voiles quotidiens,

à ne rien percevoir sous eux, qui te rassurerait

 

Tu es prêt à porter sur le granit, sur ton père

les deux bouquets de bruyère rose

qu’hier tu avais acheté par principe, par habitude,

ignorant que le paysage, montagne, forêt, rivière,

devait participer à cette offrande rituelle.

 

In Jean Orizet : « La poésie française contemporaine »,

Le Cherche-midi éditeur, 2004

 

Du même auteur :

« Il faudrait adopter le brouillard … » (12/12/2015)

« Je parlerai du mot pluie… » (19/11/2017)

« Tu ouvres la terre... » (19/11/2018)