01creeley184[1]

 

Est-ce que tu penses que si

tu fais un jour ce que tu veux

faire tu voudras ne pas le faire.

 

Est-ce que tu penses que si

il y a une pomme sur la table

et que quelqu'un la mange, elle 

n'y sera plus.

 

Est-ce que tu penses que si

deux personnes s'aiment l'une et l'autre,

il faut que l'une ou l'autre soit

moins amoureuse que l'autre à

un moment donné dans une relation heureuse

par ailleurs.

 

Est-ce que tu penses que si

tu prends un jour une bouffée d'oxygène, tu

t'engages par là même à continuer de

respirer jusqu'à ce que le processus même de

respiration soit selon sa propre nécessité ou

presque un besoin infiniment expansif à jamais.

 

Est-ce que tu penses que si

personne ne sait alors de quoi

il s'agit, personne ne le saura et

que ça sera le cas, comme on

dit, pour une durée 

indéterminée si celle-ci

peut être ainsi qualifiée.

 

Est-ce qu'il y a quelqu'un que tu connais,

pour de vrai. As-tu, pour de vrai, été

très seul. Est-ce que tu te sens seul,

maintenant, par exemple. Est-ce qu'il y a

des choses qui t'importent, pour de vrai, ou

qui ont importé. Est-ce que les choses ont 

tendance à être là, puis à ne plus

être là, et voilà.

Est-ce que tu penses que si 

je disais je t'aime, que si quelqu'un

le disait, ou toi. Est-ce que tu

penses que si tu avais toutes

ces décisions à prendre et que si

tu le pouvais. Est-ce que tu penses que

si tu les prenais. Que tu aurais, pour

de vrai, à le faire advenir par la

pensée, ce monde-là, nouveau, à chaque fois.


Traduit de l’américain par Martin Richet

1n « Robert Creeley. Là. Poèmes 1968 – 1975 ». Editions  Héros-Limite, 2010

 

Do you think that if 

you once do what you want 

to do you will want not to do it. 

Do you think that if 

there’s an apple on the table 

and somebody eats it, it 

won’t be there anymore. 

Do you think that if 

two people are in love with one another, 

one or the other has got to be 

less in love than the other at 

some point in the otherwise happy relationship. 

Do you think that if 

you once took a breath, you're by 

that committed to taking the next one 

and so on until the very process of 

breathing's an endlessly expanding need 

almost of its own necessity forever. 

 

Do you think that if 

no one knows then whatever 

it is, no one will know and 

that will be the case, like 

they say, for an indefinite 

period of time if such time 

can have a qualification of such time. 

 

Do you know anyone 

really. Have you been, really, 

much alone. Are you lonely, 

now for example. Does anything 

really matter to you, really, or 

has anything mattered. Does each 

thing tend to be there, and then not 

to be there, just as if that were it. 

Do you think that if 

I said, I love you, or anyone 

said it, or you did. Do you 

think that if you had all 

such decisions to make and could 

make them. Do you think that 

if you did. That you really 

would have to think it all into 

reality, that world, each time, new.

Poème précedent en anglais :

Richard Brautigan  : 30 cents, deux tickets, amour / 30 cents, two transfers, love (17/09/2014)

Poème suivant en anglais :

John Montague : Mer vineuse / Wine dark sea (25/10/2014)