Sutzkever-partisan-2[1]

Les juifs gelés

 

Avez-vous déjà vu parmi les champs de neige 

Des juifs gelés en rangs l’immobile cortège

 

Sans un souffle étendus, marbrifiés et bleus,

Leur corps sont là, pourtant la mort n'est pas en eux

 

Car leur âme gelée a des lueurs fugaces,

Poisson doré saisi dans sa vague de glace,

 

Ni muets ni bavards: chacun pense sans bruit;

Le soleil a gelé aussi dans la nuit.

 

Aux lèvres roses par le gel déjà figées,

Un sourire est resté qui ne peut plus bouger.

 

Couché près de sa mère un enfant semble attendre

Ces bras pour le nourrir qui ne peuvent se tendre.

 

D'un vieillard nu le poing serré se pétrifie,

Il ne peut libérer de la glace sa vie.

 

J'ai connu jusqu'ici des morts de toutes sortes,

Je ne suis point surpris des masques qu'elles portent.

 

Pourtant dans ce Juillet si chaud, en pleine rue,

Comme un vent de folie un froid m'a parcouru.

 

Elles viennent vers moi les dépouilles bleuies

Des juifs gelés en rangs dans la neige éblouie.

 

Des sédiments marbrés s'étendent sur ma peau,

Et s'arrêtent soudain la lumière et les mots.

 

Et du vieillard gelé mon corps prend l'inertie,

Qui ne peut libérer de la glace sa vie.

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski,

in « Anthologie de la poésie yiddish, Le miroir d’un peuple »,

Éditions Gallimard, 2000.

 

Du même auteur :

Paysage de fin de nuit (17/07/2016)

Dans la hutte de neige (16/082017)

Pelisse de feu (16/08/2018)