dobzynski[1]

Mère

 

J’aurai porté ton corps comme un sac d’ombre,

j’aurai vécu pour n’être plus de toi

que cette balle à la roulette russe

pari perdu d’un jour qui m’a meurtri,

j’aurai passé ta douleur comme un fleuve

sa flottaison de rêves tronçonnés,

moi l’habitant de ta plaie, locataire

de chaque cri qu’on ne peut acquitter,

j’aurai grandi jusqu’à n’être que larme

qui ne pouvait fleurir dans ton désert,

rose d’oubli, rose double du sable

de toi de moi partageant le miroir.

Ta plainte fut comme un loup dans la neige

qui me suivait, dévorant ma naissance,

sur chaque page où s’impriment tes pas

crève un abcès dont mes mots sont le pus.

Aimer, haïr, quel est le ver du fruit ?

Je t’ai trahi pour ne plus être l’orée

de la forêt d’où sortaient tes racines

pour m’investir de caresses mortelles.

 

Revue « Europe », Janvier-Février 1983

 

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