Luis-Mizon[1]

Prisons 

 

1

Ma maison est une prison du Sud

un mur taché par ma voix.

Je suis né en regardant un arbre

Dans les tâches du mur

en inventant l’horizon

sur le mur lézardé.

J’ai grandi entouré d’amis malchanceux :

fiers mendiants du Sud.

Derrière le mur

je devine le vent

et son échiquier de sable

j’entends un métal crier

de naissance en naissance 

2

Je dessine des grues des chantiers avec leurs bateaux

des paysages de poussière de grands eucalyptus

midi éclate

comme le cerveau d’un enfant

plein de vent et de feuilles mortes

d’avions égarés.

Je dessine des bateaux et des chevaux à l’encre rouge

échos et reflets d’un arbre de verre.

Près de la vague

je dessine le silence

insaisissable drame

où naufrage des cris d’enfants 

3

Dis – moi semence rouge

plume noire :

avec quel toucher éveiller

le désir d’un grand corps qui respire en rêvant

dans un miroir

un grand miroir abandonné

où il y a un arbre

une pièce vide une fenêtre et la mer ?

Avec quelle main toucher son visage érodé

ses paroles d’argile craquelée ?

Avec quel souffle éveiller la cascade

dans l’intime coquille de la mémoire ? 

4

Nous recueillions des cris et des échos

cloués au mur

comme des fantômes.

Des griottes amères, du raisin et des pommes

pour fabriquer un vin

à boire et à entendre

sur les terres arides du Sud. 

5

Qui nous a fait vivre sur ce dépotoir

de la terre chaude

où le corps de l’homme

ressemble à un grand pantin abusé

parmi les ruines et les mouches ?

Que fait notre voix dans le recoin aux murmures

dans l’abandon de cette côte sans nom ? 

6

Le désir crevasse l’ombre.

Une pierre parfois se change

en vol d’oiseaux.

L’œil de verre du contemplateur d’étoiles

reflète les pétales du pavot noir.

 

Notre voix se brise en inventant des fenêtres. 

7 

En regardant l’arbre avec ses reflets 

le carrefour de l’étoile filante 

et la bulle sous-marine 

le mouvement des voix 

sur les photographies de la mer 

j’ai appris que chaque voyage 

est un voyage de retour. 

8 

Cette forteresse 

sur les hauteurs de la mer 

où le voilier est un signe qui passe 

une lampe qui passe au-dessus du miroir 

une énigme. 

Cette forteresse 

comme un paysage déjà vu 

un corps sans nom serré entre les bras. 

 

Je me rappelle cet endroit

où je ne suis jamais allé. 

9 

Ma maison est une ville du Sud 

une ville de chaux et de poussière 

où mon cerveau a éclaté 

sans témoin en rouille et cendre.

10 

Taches d’eau de craie de fumée de mousse 

aphones incohérentes. 

Empreintes de mains spoliées de leurs cris. 

Ombres sans repos

d’un visage invulnérable 

un seul visage 

pour tous ceux qui sont passés. 

Ces taches du mur voudraient vivre 

s’éveiller dans une fête de voix 

sous l’arbre de la mer. 

11 

La prison éclate en pierre et en eau 

le corps brisé 

le cerveau dispersé 

se transforment en fleuve souterrain. 

 

A la porte de l’église 

le vent m’attend 

déguisé en mendiant 

avec son masque variolé. 

 12 

Je sais bien que la mort est là 

elle aussi représentée 

dans la solitude carrée de son église 

elle se lèche les doigts 

elle montre le trou de son nez 

son sourire de fausse mendiante 

son crâne hérissé de cheveux blancs. 

Et je caresse la pierre chaude 

comme s’il s’agissait de l’encolure d’un cheval 

et j’urine contre le mur 

j’imagine un jardin de fleurs de cire 

démodées comme des dentelles  

13 

Le fleuve débouche entre des forteresses et des falaises 

il charrie des instruments de musique 

des voiles anonymes 

le soleil disperse des crucifiés 

des chevauchées

un arbre croît au sein de l’eau 

il éveille l’écho de ma poitrine nue.  

14 

Jour et nuit nous tentons de vivre 

derrière  ces murs 

souillés par les rêves 

des dessins inachevés 

une écriture d’eau évaporée 

des tatouages de mousse

des animaux de fumée 

des visages de brouillard tachés de rouge 

des malades et des mendiants. 

Jour et nuit nous tentons de vivre 

à l’ombre d’un arbre enterré 

dans un rêve entouré de lampes et de voix.  

15 

Une affaire de murmures 

une fatigue d’invisibles escaliers 

un toucher minutieux de fourmis et d’oiseaux 

qui use les lèvres de l’air 

un fleuve toujours proche : 

mémoire de l’eau 

le rêve d’un bateau enseveli 

le costume de feuilles mortes du voyageur 

la maison pleine de pas de personne 

une écriture de cendre 

un parfum de bois pourri 

un temple de fumée bleue envahi par la forêt. 

16 

Tu peux écouter les voix enterrées 

dans les traces des camions militaires 

sentir avec les doigts 

des murmures dans la poussière. 

Sur les coteaux 

les draps célèbrent une noce 

sans musique 

de voiliers immobiles. 

 

L’écho retourne aux racines 

par les labyrinthes de la mémoire   

17 

J’ai vu des policiers dormir debout 

appuyés contre le capot de leurs camions. 

Couchés 

levant les bras les jambes 

de leurs armures de plastique 

ou assis autour du feu 

comme dans les résurrections 

en cachant leurs visages avec leurs bras 

entourés de villes et de prisons.  

18 

Je regarde mon visage 

dans la vitre qui me séquestre. 

Les reflets du phare 

illuminent le fond de ma chambre. 

Il y a sur la côte un cimetière de bateaux. 

Cette nuit j’espère compter les étoiles filantes

j’espère entendre les cendres astronomiques 

deviner la perspective acoustique 

de la ville et de la mémoire. 

 19 

Les feuilles mortes 

murmurent comme des enfants pendus 

je dessine un cheval à l’encre rouge 

galopant sur les traces de l’été. 

Je pense au corps d’une femme 

et la ville assassine 

déchire ses limites de lumière à bon marché. 

Mémoire.  

20 

Sur la main ouverte de la pierre 

dans le cirque des mots brisés 

sur les scènes des théâtres 

dans les chambres d’hôtel sans étoiles 

dans les gares vides 

dans les traces des trains qui partent 

le silence est marqué. 

Ce n’est pas 

le silence de l’enfance. 

Usé par les stridences 

profané par la mort.   

21 

Dans les champs de blé rouillent de vieilles machines : 

locomotives trains 

aéroplanes abattus 

charrues et tracteurs autos sans portières. 

Une fausse mendiante habite là 

qui urine entre deux pavots 

en regardant la mer.  

22 

Dans la cour de la prison 

il y a un bateau de feuilles mortes 

prisonnier de ses légendes 

englouti au carrefour de ses cris. 

23 

L’arbre brise la ville 

les racines ébranlent les escaliers 

des taches d’ombres rouges s’ouvrent dans les murs 

les vitres éclatent 

l’ombre de l’arbre est sans limites. 

Ne te laisse pas abuser par les images 

peintes par les mendiants. 

Il n’y a pas une surface sûre 

contre le sourire exterminateur 

des feuilles mortes 

et leur masque de flammes. 

24 

Parmi les taches du mur : 

des dessins qui vivent. 

Là où l’on trouve des murmures 

d’étoiles et d’ animaux. 

Des spectres de poussière 

habillés de gants de fer de poignards. 

Des chevaux de verre et des villes de boue. 

Parmi toutes les fragiles scories 

de rêves et de chemins 

croît un grand récit inachevé.  

25 

Un labyrinthe de colères délicates 

déchire les murs de ma maison. 

La pierre s’enfonce dans les marais. 

Ma maison est un murmure qui brûle et ne dort 

une cuirasse abandonnée 

charriée par un fleuve 

traversée de fenêtres et d’oiseaux.  

26

 

Si je me perds dans la ville 

viens me trouver près de mon rêve 

spirale de cendre qui renaît 

spirale de lumière qui émigre.

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude Couffon

In, « Luis Mizón. Poèmes du Sud et autres poèmes

Poema del Sur. Edition bilingue »

Editions Gallimard (Du monde entier), 1982

Du même auteur :

L’arbre  /El árbol (05/08/2015)

Terre prochaine /Tierra próxima (05/08/2016)

Vent du Sud / Viento Sur (05/08/2017)

Retour / Retorno (05/08/2018)

Arbre /Árbol (05/08/2019)

 

 

 

Prisiones

 

1

 

Mi casa es una prisión del Sur

un muro manchado por mi voz. 

Nací mirando un árbol en las manchas del muro 

inventando el horizonte en las grietas del muro 

crecí rodeado de amigos sin suerte : 

orgullosos mendigos del Sur. 

Detrás del muro 

adivino el viento 

y su ajedrez de arena 

y escucho un metal que grita 

de nacimiento en nacimiento. 

2 

Dibujo gruás y astilleros 

paisajes de polvo y grandes eucaliptos 

el mediodía estalla com el cerebro de un niño 

lleno de viento hojas secas 

y areoplanos perdidos. 

Dibujo barcos y caballos de tinta roja 

ecos y reflejos de un árbol de vidrio. 

Junto al mar 

dibujo el silencio 

drama impalpable 

donde naufragan las voces de los niños.

3 

Dime semilla roja 

pluma negra : 

¿ con qué tacto despertar el deseo 

de un gran cuerpo que respira soñando 

dentro de un espejo 

dentro de un gran espejo abandonado 

donde hay un árbol 

una pieza vacía una ventana y el mar ? 

¿ Con qué mano tocar sus facciones demolidas 

y sus palabras de barro endurecido ? 

¿ Con qué soplo despertar la cascada 

en el íntimo caracol de su memoria ? 

4 

Recogíamos gritos y ecos 

clavados en los muros 

como fantasmas. 

Guindas amargas uvas y manzanas 

para fabricar un vino 

que se bebe y que se escucha 

en las tierras áridas del Sur. 

5 

¿ Qué nos hizo vivir entre las basuras 

de la tierra caliente 

donde el cuerpo del hombre 

parece un gran  muñeco traicionado 

entre ruinas y moscas ? 

¿ Qué hace nuestra voz en el rincón de los susurros 

En el desamparo de esa costa sin nombre ? 

6 

El deseo agrieta la sombra 

a veces una piedra se transforma 

en bandada de pájaros. 

El ojo de vidrio del contemplador de estrellas 

refleja  pétalos de amapolas negras. 

 

 

Nuestra voz se rompe inventado ventanas. 

7 

Mirando los reflejos del árbol 

la encrucijada de la estrella fugaz 

y la burbuja submarina 

y el movimiento de las voces 

en las fotografias del mar 

aprendí que todo viaje 

es un viaje de regreso. 

8 

Esta fortaleza 

en las alturas del mar 

donde el velero es un signo que pasa 

una lámpara que pasa sobre un espejo 

un enigma. 

Esta fortaleza 

como un paisaje visto 

un cuerpo abrazado y sin nombre. 

 

 Recuerdo ese lugar donde nunca estuve. 

9 

Mi casa es una ciudad del Sur 

de cal y polvo 

donde mi cerebro estalló sin testigos 

en óxido y ceniza. 

10 

Manchas de agua de tiza de humo de musgo 

incoherentes  y afónicas 

huellas de manos despojadas de su gritos.

Sombra incesante 

de un rostro invulnerabile 

un solo rostro 

de todos los que pasaron. 

Esas manchas del muro quisieran vivir 

despertar en una fiesta de voces 

bajo el árbol del mar. 

11 

La prisión estalla en piedra y agua

el cuerpo roto

el cerebro disgregado

se transforman en río subterráneo 

 

En la puerta de la iglesia

me espera el viento

disfrazado de mendigo

y su máscara carcomida de viruela 

12 

Sé que la muerte está allí 

también representada 

en la soledad cuadrada de su iglesia 

lamiéndose los dedos 

mostrando el hueco de su nariz 

su sonrisa de falsa mendiga 

y su cráneo erizado de canas. 

Por eso acaricio la piedra caliente 

como si fuera el cuello de un caballo. 

Por eso orino contra el muro 

imaginando  un jardín de flores de cera 

anticuada como encajes. 

13 

El río desemboca entre fortalezas y acantilados

arrastrando instrumentos de música

y velas anónimas,

el sol dispersa crucificados

y cabalgatas

un árbol crece en el medio del agua

y despierta el eco de mi pecho desnudo. 

14

 

Diá y noche tratamos de vivir 

detrás  de esos muros 

manchados por los sueños 

dibujos inacabados 

escrituras de agua evaporada 

latuajes de musgo 

animales de humo 

rostros de niebla y manchas rojas 

enfermos y mendigos. 

Diá y noche tratamos de vivir 

a la sombra de un árbol 

enterrado en sueño 

rodeado de lámparas y voces  

15 

Un negocio de susurros 

un cansancio de escalas invisibles 

un tacto minucioso de hormigas y pájaros 

que gasta los labios del aire 

un río siempre cerca : 

memoria del agua 

el sueño de un barco enterrado 

el traje de hojas secas del viajero  

la casa llena de pasos de nadie 

una escritura de ceniza               

un perfume de madera podrida             

un templo de humo azul invadido por la selva. 

16 

Puedes escuchar voces enterradas 

en la huella de los camiones militares 

sentir con los dedos 

susurros en el polvo. 

En los cerros 

las sábanas festejan una boda 

sin música 

de verso inmóviles. 

 

El eco retorna a las raíces 

por los laberintos de la memoria. 

17

He visto policías dormir de pie 

apoyados en el motor de sus camiones. 

Acostados 

levantando los brasos y las piernas 

de sus armaduras de plástico 

o sentados alrededor del fuego 

como en las resurrecciones 

escondiendo el rostro con los brazos

 rodeados de ciudades y prisiones. 

18 

Miro mi rostro 

en la ventana que me secuestra. 

Los reflejos  del faro 

iluminan el fondo de la pieza. 

Hay un cementerio de barcos en la costa.

 Esta noche espero contar los aerolitos 

espero escuchar la ceniza astronómica 

adivinar la perspectiva acústica 

de la ciudad y la memoria 

19 

Las hojas secas 

susurran como niños ahorcados 

dibujo un caballo de tinta roja 

galopando en las huellas del verano. 

Pienso en el cuerpo de una mujer 

y la ciudad asesina 

rompe sus límites de luces baratas. 

Memoria. 

20 

En la mano estirada de la piedra 

en el circo de las palabras rotas 

en las escenas de los teatros 

en las piezas de hoteles sin estrellas 

en las estaciones vacías 

en la huella de los trenes que parten 

el silencio está marcado. 

No es el mismo 

silencio de la infancia. 

Usado por la estridencia 

profanado por la muerte. 

21 

En el trigo se oxidan viejas máquinas : 

locomotora trenes 

aeroplanos abatidos 

arados y tractores automóviles sin puertas. 

Allí vive una falsa mendiga 

que orina entre amapolas 

mirando el mar. 

22 

En el patio de la prisión 

hay un barco de hojas secas 

prisionero de sus leyendas 

hundido en la encrucijada de sus voces.

 

23 

El árbol rompe la ciudad 

las raíces derrumban las escalas 

manchas de sombra roja aparecen en los muros 

los cristalles estallan 

la sombra del árbol no tiene límites. 

Que no te engañen las estampas 

que pintan los mendigos. 

No hay superficie segura 

contra la sonrisa demoledora 

de las hojas secas 

y su máscara de llamas. 

24 

Entre las manchas del muro : 

dibujos que viven. 

Allí donde se encuentran los murmullos 

de estrellas y animales. 

Espectros de polvo 

vestidos con el guante de hierro y el puñal. 

Caballos de vidrio y ciudades de barro. 

Entre toda esa frágil escoria 

de sueños y caminos 

crece un gran relato inacabado. 

25 

Un laberinto de iras delicadas 

desgarra los muros de mi casa. 

La piedra se hunde en los pantanos. 

Mi casa es un susurro que arde y no duerme 

una coraza abandonada 

arrastrada por un río 

atravesada de ventanas y pájaros. 

26 

Si me pierdo en la ciudad 

ven a encontrarme cerca de mi sueño 

espiral de ceniza que renace 

espiral de luz que emigra.

Poème suivant en espagnol :

Maria Luisa Artecona de Thompson  : Temps de l’arbre / Tiempo del árbol (05/10/2014)