nuritZarchi1[1]

Blues pour nouveau – nés

 

Comme çà tout doucement

Les yeux fermés, les bébés tombent sur le monde.

Comme des grains de pluie, dans le noir, d’une paume géante.

Dans les hautbois, une tente arachnéenne, une pomme glacée.

 

Silence dans le monde, à l’intérieur d’alvéoles translucides les bébés dorment,

et étrangers au matin, leurs yeux bleus d’obscurité,

ils tâtonnent, les lèvres chaudes, s’étirent, bâillent,

avec des bras de pomme, des dents de sucre, du lait, de l’amour, dans le sable fin.

 

Mais qui pleure dans le monde,

Qu’est-ce que j’entends, le bruit d’amers sanglots,

Plus aigu que le hurlement d’un chien, que le cri de la mouette.

Des sanglots au-dessus des toits des sanglots sous les routes.

Personne ne parviendra plus à dormir désormais.

 

Dans la rue la chorale chante,

Bébés venez au banquet qui agrandit,

et les bébés sortent du tiroir,

Sur un héron, dans une arche sur le fleuve, chevauchant le cou d’une vache,

Mais les sanglots durent et percent :

C’est le bébé, où est-il enterré, où ai-je posé

Où ai-je oublié le bébé, sans eau ni air ?

 

Venez à table. Le repas refroidit.

Mais comment avaler avec la voix dans la gorge.

Ouvrez, ouvrez les boîtes rouillées, les tombeaux jamais pillés

Ecoutez : où est-il enterré,

Où ai-je posé où ai-je oublié le bébé, sans eau ni air ?

 

Silence dans le monde,

Qui sait à propos de quoi ou de qui.

De moi, de moi dit la voix qui sort de la pierre.

C’est le bébé, comme des nervures d’un feuille transparente. Penchez-vous pour mieux voir,

Donnez-lui à boire, donnez-lui à manger, s’il reste quelque chose-

 

Traduit de l’hébreu par Emmanuel Mosès

In « Les poètes de la Méditerranée. Anthologie ».

Poésie / Gallimard, 2010