simeon[1]

Avant que d’avancer puissamment dans la nuit, avant que de risquer ses avalanches

chaudes,

Mesurez l’ampleur en vous d’un hiver précoce et le poids de lumière qu’il faudra lui

opposer.

Sachez que le poète n’a d’existence que dans le lieu sans privilège du doute passionné

et de la ferveur menacée.

Retournez-vous sept fois dans vos songes avant d’y bâtir un espace, fermez vos yeux

sur la parole comme on mouche la bougie pour suivre l’ascension du jour.

Vous élirez pour frontière un vent dissimulé, et ce jaillissement du souffle qui est la

faveur des amants couronnés.

Vous serez sur la terre d’un poignant exil, vos gestes verdiront, vous glorifierez vos

yeux, soit !

Mais chacun de vos pas désormais sera le pas d’un ermite affamé. Dans chacun de

vos dons vous craindrez ce froid trembleur et inflexible qui afflige le soir. Chacun de

vos regards, comme la dédicace de l’aveugle, sera l’éloge d’un fascinant secret.

Voyez quelle vérité vous lie à l’ émotion du feu, à son jardin de baisers, à son

renoncement sur la pierre, puis à ses confidences noires.

Voyez de quelle sagesse vous souffrirez, de quelle hauteur votre  amour tombera,

s’il tombe, et quelle bête féroce fera en vous l’invention du sommeil, si l’on meurt,

si l’on oublie près de vous.

N'attendez du poème que l'abandon qui vendange, la clarté qui déracine, la douleur

qui libère.

Il vous comblera, s'il est votre âpre souci ; sa fraîcheur cheminera en vous, sa grâce

sera l'auberge de vos mains. Mais prenez garde qu'une ambitieuse douleur n'alarme

bientôt votre bouche.

Vous n’aurez que faire d’une jouissance sans dévotion. Votre amour sera une cascade

invincible,

vous n’applaudirez plus qu’aux prairies animées du désir. Mais, je vous le dis, le poète

n’a que des victoires malmenées.

N’hésitez plus pourtant : soyez assidus à la terreur comme à la tendresse. Nous avons

besoin comme jamais de regards urgents, de doutes consentis et de caresses

scintillantes.

Risquez tout, risquez votre visage et votre geste dans des fontaines sans pitié ; votre

audace  claquera comme le fouet de l’aube sur une mer dépourvue, le ciel enfin valide

pèsera à votre poitrine, vous mépriserez l’absence et son gravier mort, vous aurez honte

de l’instant médiocre qui assassine.

A votre épaule dormira un essaim amoureux.

Un essaim amoureux, Cheyne éditeur, 1995

 

Du même auteur :

« Je veux te dire cette sorte de secret… » (14/07/2015)

« Rien n’est plus beau… » (14/07/2016)

Où passent des secrets (14/07/2017)

« ma prière... » (14/07/2018)