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La Lessive

Oh la terrible et surprenante odeur de viande qui meurt

c’est l’été et pourtant les feuilles des arbres du jardin

tombent et crèvent comme si c’était l’automne…

cette odeur vient du pavillon

où demeure monsieur Edmond

chef de famille

chef de bureau

c’est le jour de la lessive

et c’est l’odeur de la famille

et le chef de famille

chef de bureau

dans son pavillon de chef-lieu de canton

va et vient autour du baquet familial

et répète sa formule favorite

Il faut laver son linge sale en famille

et toute la famille glousse d’horreur

de honte

frémit et brosse et frotte et brosse

le chat voudrait bien s’en aller

tout cela lui lève le cœur

le cœur du petit chat de la maison

mais la porte est cadenassée

alors le pauvre petit chat dégueule

le pauvre petit morceau de cœur

que la veille il avait mangé

de vieux portefeuilles flottent dans l’eau du baquet

et puis des scapulaires… des suspensoirs…

des bonnets de nuit… des bonnets de police…

des polices d’assurance… des livres de comptes…

des lettres d’amour où il est question d’argent

des lettres anonymes où il est question d’amour

une rosette de la légion d’honneur

de vieux morceaux de coton à oreille

des rubans

une soutane

un caleçon de vaudeville

une robe de mariée

une feuille de vigne

une blouse d’infirmière

un corset d’officier de hussards

des langes

une culotte de plâtre

une culotte de peau…

soudain de longs sanglots

et le petit chat met ses pattes sur ses oreilles

pour ne pas entendre ce bruit

parce qu’il aime la fille

et que c’est elle qui crie

c’est à elle qu’on en voulait

c’est la jeune fille de la maison

elle est nue… elle crie… elle pleure…

et d’un coup de brosse à chiendent sur la tête

le père la rappelle à la raison

elle a une tache

la jeune fille de la maison

et toute la famille la plonge

et la replonge

elle saigne

elle hurle

mais elle ne veut pas dire le nom…

et le père hurle aussi

Que tout ceci ne sorte pas d’ici

Que tout ceci reste entre nous

dit la mère

et les fils les cousins les moustiques

crient aussi

et le perroquet sur son perchoir

répète aussi

Que tout ceci ne sorte pas d’ici

honneur de la famille

honneur du père

honneur du fils

honneur du perroquet Saint-Esprit

elle est enceinte la jeune fille de la maison

il ne faut pas que le nouveau-né

sorte d’ici

on ne connaît pas le nom du père

au nom du père et du fils

au nom du perroquet déjà nommé Saint-Esprit

Que tout ceci ne sorte pas d’ici…

avec sur le visage une expression surnaturelle

la vieille grand-mère assise sur le rebord du baquet

tresse une couronne d’immortelles artificielles

pour l’enfant naturel…

et la fille est piétinée

la famille pieds nus

piétine piétine et piétine

c’est la vendange de la famille

la vendange de l’honneur

la jeune fille de la maison crève

dans le fond…

à la surface

des globules de savon éclatent

des globules blancs

globules blêmes

couleur d’enfant de Marie…

et sur un morceau de savon

un morpion se sauve avec ses petits

l’horloge sonne une heure et demie

et le chef de famille et de bureau

met son couvre-chef sur son chef

et s’en va

traverse la place de chef-lieu de canton

et rend le salut à son sous-chef

qui le salue…

les pieds du chef de famille sont rouges

mais les chaussures sont bien cirées

Il vaut mieux faire envie que pitié.

 

 

Paroles,

Editions du Point du jour, 1946

 

Du même auteur :

« La mère fait du tricot… » (12/07/2015)

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